Or, si l'onguent grand bien me fit, 1941
Les membres tant m'endolorit
La blessure, que la souffrance
De mes traits changeait la nuance.
Cette flèche, je l'ai connu,
M'a nui beaucoup et soutenu,
Car angoisse était en la pointe,
Mais elle était de douceur ointe;
Ainsi me soulage et me nuit,
Ainsi me soutient et me cuit.
XIV
Comment Amour incontinent
Va tout courant prendre l'Amant
Et lui commande de se rendre,
Ce qui fut fait sans plus attendre.
Lors est tout maintenant venu
Le Dieu d'Amours à saut menu
Et de loin, d'une voix tranquille:
Vassal, tu es pris, inutile
De te défendre contre moi;
Tu n'as rien à craindre, rends-toi.
Plus montreras d'obéissance,
Plus compteras sur ma clémence.
Tu serais fol de t'alarmer
De qui tu dois plutôt aimer
Et implorer la bienveillance;
Tu ne peux faire résistance;
Rends-toi. Je te veux enseigner
Que tu n'aurais rien à gagner
En folie, ne en orgueil; 1969
Mès ren-toi pris, car ge le vueil,
En pez et débonnerement.
Et ge respondi simplement:
Sire, volentiers me rendrai,
Jà vers vous ne me deffendrai;
A Diex ne plaise que ge pense
Que j'aie jà vers vous deffense!
Car il n'est pas réson ne drois.
Vos poés quanque vous vodrois
Fere de moi, pendre ou tuer,
Bien sai que ge nel' puis muer,
Car ma vie est en vostre main.
Ne puis vivre dusqu'à demain
Se n'est par vostre volenté:
J'atens par vous joie et santé;
Que jà par autre ne l'auré,
Se vostre main, qui m'a navré,
Ne me donne la garison,
[Voir image]
Et se de moi vostre prison
Voulés faire, ne ne daigniés,
Ne m'en tiens mie à engigniés;
Et sachiés que n'en ai point d'ire.
Tant ai oï de vous bien dire,
Que metre veil tout à devise
Cuer et cors en votre servise;
Car se ge fai vostre voloir,
Ge ne m'en puis de riens doloir.
Encor, ce cuit, en aucun tens
Auré la merci que j'atens,
Et par tel convent me rens-gié.
A cest mot volz baisier son pié,
Mès il m'a parmi la main pris,
Et me dist: Je t'aim moult et pris
De l'orgueil ni de la folie. 1969
Mais rends-toi, c'est ma fantaisie,
En paix et débonnairement.
Je lui répondis simplement:
«Sire, à vous je veux bien me rendre,
Sans plus songer à me défendre;
Devant Dieu, nulle intention
N'ai de faire rebellion,
Et je n'en ai droit ni puissance.
Faites donc votre convenance.
Vous pouvez me prendre ou tuer,
Bien sais que n'en puis rien muer;
Car en votre main est ma vie;
Elle est toute entière asservie
A votre seule volonté.
J'attends de vous joie et santé
Et rien que de vous ne l'espère.
Si votre main, qui m'a naguère
Navré de si dure façon,
Ne me donne la guérison,
Si même encore elle préfère
De moi son prisonnier parfaire,
Ou ne le daigne, soyez sûr,
Je ne le trouverai trop dur
Et n'en témoignerai nulle ire.
Car tant j'ouïs de vous bien dire
Que je me livre à mon vainqueur,
Ame et corps votre serviteur.
Puis envers vous l'obéissance
Ne saurait croître ma souffrance,
Et peut-être, sous peu de temps,
Aurai-je merci que j'attends.
Je me rends sur cette promesse.»
Pour baiser son pied, je me baisse