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C'est elle qui te soutiendra, 2731
Jamais de toi ne partira
Sans qu'au besoin secours te donne.
Avec elle je t'abandonne
Trois autres biens qui grands soulas
Font à ceux qui sont dans mes lacs.
Le premier de ces biens que trouvent
Ceux qui les maux d'aimer éprouvent,
C'est Doux-Penser qui leur apprend
Où l'Espérance les attend.
Quand l'amant se plaint et soupire
Et grand deuil souffre et grand martyre,
Doux-Penser vient lors doucement
Dépecer l'ire et le tourment,
Et lui retrace en sa pensée
Des biens l'image carressée
Que l'Espérance lui promet,
Et devant les yeux lui remet
Cette bouchette colorée,
Dont l'haleine est si savourée,
Les yeux riants, le nez gentil
Qui n'est trop grand ni trop petit,
Et moult lui plaît quand lui rappelle
Tretous les charmes de sa belle
Et va ses soulas redoublant,
Quand d'un souris, d'un beau-semblant
Le berce, ou de l'accueil aimable
Que lui fit sa mie adorable.
Ainsi Doux-Penser adoucit
Les maux dont Amour le poursuit.
Donc ce premier don je t'octroie
Et si le deuxième avec joie
N'acceptais non moin doucereux,
Tu serais par trop dédaigneux.

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Li secons biens est Dous-Parlers 2759
Qui a fait à mains bachelers
Et à maintes dames secors:
Car chascuns qui de ses amors
Oit parler, moult s'en esbaudist.
Si me semble que por ce dist
Une dame qui d'amer sot,
En sa chançon, ung cortois mot:
Moult sui, fet-ele, à bonne escole,
Quant de mon ami oi parole;
Se m'aïst Diex, il m'a garie
Qui m'en parle, quoi qu'il m'en die.
Cele de Dous-Parler savoit
Quanqu'il en iert, car el l'avoit
Essaié en maintes manieres.
Or te lo, et veil que tu quieres
Ung compaignon sage et célant,
A qui tu die ton talent,
Et desqueuvres tout ton courage;
Cis te fera grant avantage.
Quant ti mal t'angoisseront fort,
Tu iras à li par confort,
Et parlerés andui ensemble
De la bele qui ton cuer emble,
De sa biauté, de sa semblance,
Et de sa simple contenance.
Tout ton estat li conteras,
Et conseil li demanderas
Comment tu porras chose faire
Qui à t'amie puisse plaire.
Se cil qui tant iert tes amis,
En bien amer a son cuer mis,
Lors vaudra miex sa compagnie.
Si est raison que il te die

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Doux-Parler sera le deuxième, 2765
Qui porte au malheureux qui aime,
Dame ou damoiseau, bon secours;
Car entendre de ses amours
Parler, c'est douce jouissance.
C'est pour cela que dit, je pense,
Une dame qui bien aimait
En sa chanson ce joli trait:
«Je suis, fait-elle, à bonne école,
Oyant sur mon ami parole,
Car, Dieu m'assiste, est tout guéri
Mon coeur quand on parle de lui.»
De Doux-Penser bien savait-elle
Tous les secrets, et dut la belle
L'essayer de maintes façons.
Donc choisis en tes compagnons
Un ami moult discret et sage,
Car on tire grand avantage
D'ouvrir son coeur à quelque ami
Et son désir, et son ennui.
Quand l'angoisse sera trop forte,
A lui va, qu'il te réconforte.
Tous deux parlerez à l'envi
D'Elle, qui ton coeur a ravi,
De sa beauté, de sa semblance,
De son aimable contenance.
Tout ton état lui conteras,
Et conseil lui demanderas
Comment tu pourras chose faire
A ta belle qui puisse plaire.
Et si ce meilleur des amis
En bien aimer son coeur a mis,
Lors vaudra mieux sa compagnie.
Il sera lors droit qu'il te die

[p.178]

Se s'amie est pucele ou non[61], 2793
Qui ele est, et comment a non,
Si n'auras pas paor qu'il muse
A t'amie, ne qu'il t'encuse;
Ains vous entreporterés foi,
Et tu à luy, et il à toi.
Saches que c'est moult plesant chose
Quant l'en a homme à qui l'en ose
Son conseil dire et son segré.
Cel déduit prendras moult en gré,
Et t'en tendras à bien paié,
Puis que tu l'auras essaié.
Li tiers biens vient du regarder;
C'est Dous-Regars, qui seult tarder
A ceus qui ont amors lontaignes.
Mès ge te lo que tu te taignes
Bien près de li por Dous-Regart,
Que ses solas trop ne te tart:
Car il est moult as amoreus
Delitables et savoreus.
Moult ont au matin bone encontre
Li oel, quant Dame-Diex lor monstre
Le saintuaire précieux
De quoi il sunt si envieus.
Le jor que le puéent véoir
Ne lor doit mie meschéoir;
Il ne doutent pluie ne vent,
Ne nule autre chose grevant;
Et quant li oel sunt en déduit,
Il sunt si apris et si duit,
Que seus ne sevent avoir joie,
Ains vuelent que li cuers s'esjoie,
Et font les maus assoagier:
Car li oel cum droit messagier,

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Si sa mie est pucelle ou non[61b] 2799
Qui elle est, comment elle a nom.
Lors n'auras peur qu'il en abuse
Près de ta mie, ou qu'il t'accuse;
Vous vous entreporterez foi,
Toi devers lui, lui devers toi.
Tu sauras quelle bonne chose
C'est d'avoir homme à qui l'on ose
Son coeur ouvrir et confier,
Bonheur que tu dois envier,
Puissant remède à ta souffrance,
Crois-moi, fais en l'expérience.
Le troisième bien vient des yeux:
C'est Doux-Regard. Aux amoureux
De longue date, patience
Il donne; avec persévérance
Près d'elle sois pour Doux-Regard;
De ses faveurs crains le retard.
Car c'est un bien si désirable,
Aux amoureux si délectable!
Heureux ceux à qui, le matin,
Dieu montre parmi leur chemin
Le moult précieux sanctuaire
Qu'à si grand deuil leur coeur espère!
Le jour qu'ils ont pu l'admirer,
Tout malheur ils vont conjurer;
Ils ne craignent ni vent, ni pluie,
Nul accident, nulle avanie.
Quand des amoureux l'oeil jouit,
Il est si gent et bien instruit,
Qu'il ne sait seul goûter sa joie;
Mais il veut que le coeur festoie
Dont il court les maux soulager.
Car les yeux, en prompt messager,