Des ailes les plumes rompues,10979.
Tant les avais de deuil battues,
Pour qui mort ma mère pleura
Tant que presque elle en expira.
Jamais elle n'eut telle peine
Lorsque le sanglier dans l'aine
Mordit Adonis son amant
Dont il mourut en grand tourment.
Jamais ne put être apaisée
La douleur qui l'avait brisée;
Eh bien, pour Tibulle son cœur
Sentit encor pire douleur.
Rien ne pouvait sécher nos larmes;
Tous devant si dures alarmes
De pitié se fussent émus.
D'Ovide et Catulle[12b] et Gallus[11b]
Si preux d'amour en la science,
Nous serait chère l'assistance,
Mais ils sont tous morts et pourris.
Voici Guillaume de Lorris
A qui la male Jalousie
Fait tant de peine et d'avanie
Qu'il est en péril de mourir,
Si je ne vais le secourir.
Son aide nous est toute acquise,
Car il est mien en toute guise,
Et c'est justice; car pour lui
Nos barons à grand' peine ici
Nous avons mandés de se rendre
Pour Bel-Accueil ravir et prendre;
Mais il se déclare impuissant:
Je dois le secourir partant,
Car ce serait moult grand dommage
Si je perdais ami si sage
Que je saille et que je m'atour10925.
De rompre les murs de la tour,
Et du fort chastel asséoir
A tout quanque j'ai de pooir.
Et plus encor me doit servir,
Car por ma grace deservir
Doit-il commencier li Romans
Où seront mis tuit mi commans,
Et jusques-là le fournira
Où il à Bel-Acueil dira,
Qui languist ores en prison
A dolor et sans mesprison:
«Moult sui durement esmaiés
Que entr'oblié ne m'aiés,
Si en ai duel et desconfort,
Jamès n'iert riens qui me confort,
Se ge pers vostre bien-voillance,
Car ge n'ai mès aillors fiance....»
Ci se reposera Guillaume,
Le cui tombel soit plain de baume,
D'encens, de mirre et d'aloé,
Tant m'a servi, tant m'a loé.
Puis vendra Jehan Clopinel,
Au cuer jolif, au cors isnel,
Qui nestra sor Loire à Méun,
Qui à saoul et à géun
Me servira toute sa vie,
Sans avarice et sans envie,
Et sera si très-sages hon,
Qu'il n'aura cure de Raison
Qui mes oignemens het et blasme,
Qui olent plus soef que basme;
Qui m'a si droitement servi.11013.
Bien il mérite mon appui,
En récompense, et que m'efforce
Du castel enlever par force
Et rompre les murs de la tour,
Tant que pourrai, sans nul séjour.
Mieux encor il prendra ma cause,
Car, pour ma gloire, il se dispose
A commencer ce beau Rommans
Où seront mes commandements
Et jusque-là le doit écrire,
A Bel-Accueil où par grande ire
Il dit, qui languit en prison
A grand' douleur et sans raison:
«J'ai peur, et grande est ma souffrance.
Que me mettiez en oubliance,
J'en ai grand deuil et déconfort,
Et je n'aurai jamais confort
Si je perds votre bienveillance,
Car ailleurs je n'ai d'espérance....»
Guillaume expirera céans.
Que son tombeau soit plein d'encens,
D'aloès, de baume et de myrrhe,
Tant m'a servi, chanté sa lyre!
Puis viendra Jehan Clopinel
Au cœur joyeux, gent damoisel,
A Meung qui naîtra sur la Loire,
Qui soir et matin à ma gloire,
Qu'il soit repu, qu'il soit à jeun,
Qu'il soit à Paris ou à Meung,
Me servira toute sa vie
Sans avarice et sans.envie,
Et sera si sage et si bon
Qu'il n'aura cure de Raison,
Et s'il avient, comment qu'il aille,10957.
Qu'il en aucune chose faille,
(Car il n'est pas homs qui ne peche,
Tous jors a chascun quelque teche),
Le cuer vers moi tant aura fin,
Que tous jors, au mains en la fin,
Quant en cope se sentira,
Du forfet se repentira,
Ne me vodra pas lors trichier.
Cis aura le Roman si chier,
Qu'il le vodra tout parfenir,
Se tens et leu l'en puet venir:
Car quant Guillaume cessera,
Jehans le continuera
Après sa mort, que ge ne mente,
Ans trespassés plus de quarente,
Et dira por la meschéance
Por paor de desesperance,
Qu'il ait de Bel-Acueil perduë
La bien-voillance avant euë:
«Et si l'ai-ge perdue, espoir,
A poi que ne m'en desespoir:»
Et toutes les autres paroles,
Quequ'el soient, sages ou foles,
Jusqu'à tant qu'il aura coillie
Sus la branche vert et foillie
La très-bele Rose vermeille,
Et qu'il soit jor et qu'il s'esveille;
Puis vodra si la chose espondre,
Que riens ne s'i porra repondre.
Se cil conseil metre i péussent,
Tantost conseillié m'en éussent;
Qui mes remèdes hait et blâme11047.
Plus doux que baume et que dictame;
Et s'il advient que par malheur
Parfois il tombe en quelque erreur
(Car homme n'est qui ne faillisse,
Toujours chacun a quelque vice),
Le cœur vers moi tant aura fin
Que toujours, au moins en la fin,
Il fera, se sentant coupable,
Aussitôt amende honorable
Et ne voudra plus me tricher.
Il aura le roman si cher,
Qu'il voudra jusqu'au bout l'écrire
Si ses jours y peuvent suffire.
Et quand Guillaume cessera
Lors Jehan le continuera
Après sa mort, que je ne mente,
Ans trépassés plus de quarante,
Et dira dans sa grand' douleur,
Brisé par l'angoisse et la peur
De perdre en grand' désespérance
De Bel-Accueil la bienveillance:
«S'il m'est réservé de le voir,
Oui, j'en mourrai de désespoir!»
Et toutes les autres paroles
De ce Roman sages et folles,
Jusques à temps qu'il ait cueilli,
Sur le rameau vert et fleuri,
La très-belle Rose vermeille
Et qu'il soit jour et qu'il s'éveille;
Si bien tout il exposera
Que rien d'obscur ne restera.
Ils nous aideraient sans doutance,
S'ils pouvaient, en cette occurrence;