Par la foi que dois à mes frères11311.
Dont nul ne peut nommer les pères,
Tant sont divers, tant y en a
A qui ma mère se lia,
Par le Styx, la rivière impure
De l'enfer, oui, je vous le jure,
Et ne veux boire de piments
Devant un an, si je vous ments
(Car des Dieux sachez la coutume:
A parjurer qui s'accoutume
N'en boit de douze mois passés).
Or, j'ai juré, je crois, assez;
Malheur à moi si me parjure!
Mais point ne me verrez parjure:
Ah! Richesse nous laisse là!
Eh bien! soit; mais cher le paiera!
Oui, bien cher, à moins que ne s'arme
De bonne épée ou de guisarme,
Et puisqu'elle osa m'outrager,
Quand sut que j'allais assiéger
Le castel et la tour damnée,
Mal vit lever cette journée!
Si je puis riche homme tenir,
Tant le veux pressurer, pétrir,
Qu'eût-il des marcs à pleine bourse,
J'en tarirai bientôt la source;
En eût-il tous ses pleins greniers,
J'épuiserai tôt ses deniers.
Tant le plumeront nos pucelles
Qu'il lui faudra plumes nouvelles[15b],
Et lui feront jusqu'à son bien
Vendre, s'il ne s'en défend bien!
Pauvres ont fait de moi leur maître,
Souvent n'ont-ils de quoi me paître,
Ne les ai-ge pas en despit;11249.
N'est pas prodons qui les despit.
Moult est Richesce enfrume et gloute,
Qui les viltoie, et chace et boute;
Miex aiment que ne font li riche,
Li aver, li tenant, li chiche,
Et sunt, foi que doi mon ael,
Plus serviable et plus lael.
Si me soffit à grant planté
Lor bon cuer et lor volenté.
Mis ont en moi tout lor penser,
A force m'estuet d'eus penser;
Tous les méisse en grans hautesces,
Se ge fusse Diex des richesces
Ausinc cum ge sui Diex d'Amors,
Tex pitié me font lor clamors.
Si convient que cestui sequeure
Qui tant en moi servir labeure:
Car s'il des maus d'Amors moroit,
N'apert qu'en moi point d'Amors oit.
Les Barons de l'Ost.
Sire, font-il, c'est vérités
Tretout quanqu'avés récités:
Bien est li serement tenables
Cum bons et fins et convenables,
Que fait avés des riches hommes;
Ainsinc iert-il, certains en sommes.
Se riches homs vous font hommage,
Il ne feront mie que sage:
Que jà ne vous en parjurrés,
Jà la poine n'en endurrés
Mais je n'ai contre eux nul dépit.11345.
Pour moi l'homme qui les honnit
N'est ni preux, ni juste, ni sage.
Seule leur fait mauvais visage
Richesse au cœur cruel et bas,
Les chasse et ne les aide pas.
Pauvres mieux aiment que les riches
Pourtant, ces avares, ces chiches,
Et, par la foi de mes aïeux,
Sont plus loyaux, plus généreux.
De bonne volonté constante
Et de bon cœur je me contente.
Puisqu'ils ont mis tout leur penser
En moi, je dois à eux penser,
Et les mettrais en grand' hautesses
Si j'étais le Dieu des richesses,
Comme je suis le Dieu d'Amours.
Oui, je leur dois aide et secours,
Car trop m'émeut leur plainte amère,
Lui surtout, tant vers moi sincère;
Et des maux d'Amours s'il mourait,
Nul en moi d'amour ne verrait.
Les Barons de l'Ost.
Sire, font-ils, bien est tenable
Votre serment, bon, convenable
Et juste. Oui, c'est vérité,
Tretout ce qu'avez décrété
Céans contre les riches hommes.
Tel sera fait, certains en sommes,
Et si jamais riche vous font
Hommage, en fous ils agiront.
Sire, ne soyez pas parjure,
Pour ne pas endurer l'injure
Que piment en laissiés à boivre.11279.
Dames, lor braceront tel poivre,
Si puéent en lor laz chéoir,
Qu'il lor en devra meschéoir.
Dames si cortoises seront,
Que bien vous en aquiteront:
Jà n'i querés autres victaires;
Car tant de blanches et de naires
Lor diront, ne vous esmaiés,
Que vous en tendrez apaiés.
Jà ne vous en meslés sor eles;
Tant lor conteront de noveles,
Et tant lor movront de requestes
Par flateries deshonnestes,
Et lor donront si grans colées
De baiseries, d'acolées,
S'il les croient, certainement
Ne lor demorra tenement
Qui ne voille le mueble ensivre;
Dont il seront primes delivre.
Or commandés quanque vodrois[16],
Nous le ferons, soit tors, soit drois.
Mès Faus-Semblant de ceste chose
Por vous entremetre ne s'ose:
Car il dit que vous le haés,
Ne set s'à honnir le baés.
Si vous prions tretuit, biau Sire,
Que vous li pardonnés vostre ire,
Et soit de vostre baronnie
Avec Astenence s'amie:
C'est nostre acord, c'est nostre otroi.
Amour.
Par foi, dist Amors, ge l'otroi:
De ne plus boire de piment.11377.
Oui, dames leur iront brassant
Tel poivre, dans leurs lacs s'ils tombent,
Qu'il faudra que tous y succombent;
Si courtoises toutes seront
Que bien vous en acquitteront;
N'y cherchez pas d'autres victoires,
Car tant de blanches et de noires
Leur diront, tranquille soyez,
Que pour content vous vous tiendrez.
Ne vous en mêlez point; car elles
Leur conteront tant de nouvelles,
Leur donneront tels coups de bec,
Accolades, baisers, avec
Mille requêtes attendries
Par déshonnêtes flatteries,
Que nul bien fonds ne restera
Et que le meuble tôt suivra;
Tôt seront-ils dépouillés voire,
S'ils veulent leurs sornettes croire.
Or, commandez, et que fait soit
Votre vouloir, soit tort, soit droit.
Mais Faux-Semblant de cette chose,
Pour vous, entremettre ne s'ose;
Car, dit-il, vous le haïssez,
Peut-être le honnir pensez.
Tretous nous vous prions, beau sire,
Que vous lui pardonniez votre ire.
Daignez donc, c'est notre désir,
Parmi vos barons l'accueillir
Avec Abstinence sa mie.
Amour.
A ce, dit Amour, me rallie;