Comment l'on te reconnaîtrait,11435.
Car te connaître bon serait.
Dis-nous en quel lieu tu t'exerces.
Faux-Semblant.
Sire, j'ai demeures diverses
Et trop longues à recenser,
Qu'il vous plaise m'en dispenser.
Car vrai, si je vous le raconte
Avoir y puis dommage et honte.
Si le savaient mes compagnons,
Je connais ces cruels larrons,
Ils me déclareraient la guerre
Et me feraient trop grand' misère.
Car ils veulent taire en tous lieux
Vérité mauvaise pour eux;
Et si je disais d'eux parole
Qui ne leur fût plaisante et molle,
Ils en pourraient trop mal jouir;
Vérité ne veulent ouïr.
Car la parole qui les blesse
Ne les contente point; serait-ce
L'Évangile qui les reprît
De leurs vices, trop grand dépit
Ils en auraient, croyez-moi, sire,
Et trop cruels sont en leur ire.
Or je sais bien pertinemment
Que si jamais, tant seulement,
Je vous en dis la moindre chose,
Ne sera votre Cour tant close
Qu'ils ne le sachent tôt ou tard.
Les bons, je sais, aucune part
De tout ce que je pourrais dire,
Ne prendront qui leur puisse nuire;

[p.68]

Qu'il ne voille mener la vie11367.
De Barat et d'Ypocrisie
Qui m'engendrerent et norrirent.
Amours.
Moult bonne engendréure firent,
Dist Amors, et moult profitable,
Qu'il engendrerent le déable.
Mès toutevois, comment qu'il aille,
Convient-il, dist Amors, sans faille,
Que ci tes mansions nous nommes
Tantost oians tretous nos hommes,
Et que ta vie nous espoingnes:
N'est pas bon que plus la respoingnes.
Tout convient que tu nous descuevres
Comme tu sers et de quelz euvres,
Puisque céans t'ies embatus;
Et, se por voir dire, ies batus,
Si n'en ies-tu pas coustumiers,
Tu ne seras pas li premiers.
Faux-Semblant.
Sire, quant vous vient à plaisir,
Se g'en devoie mort gesir,
Ge ferai vostre volenté;
Car du faire grant talent é.
L'Acteur.
Faus-Semblant qui plus n'i atent,
Commence son sermon atant,
Et dist à tous en audience.

[p.69]

Car tel qui pour soi le prendrait11467.
Soupçonner certes se ferait
D'avoir voulu mener la vie
De Mensonge et d'Hypocrisie,
Qui me nourrit et m'engendra.
Amour.
Beau travail, certe, elle fit là,
Dit Amour, et moult profitable,
Car, sûr, elle engendra le diab
le. Pourtant, quoi qu'il en soit, tantôt,
Sans mentir, dit Amour, il faut
Qu'ici tes demeures nous nommes,
Ce pardevant tretous nos hommes,
Et ta vie expose céans;
Ne la cache pas plus longtemps.
Il faut montrer de quelles œuvres
Tu sers et toutes tes manœuvres,
Puisque tu es ici venu;
Et s'il t'advient d'être battu
Cette fois, ce que n'aimes guère,
Ce ne sera pas la première.
Faux-Semblant.
Sire, quand je devrais mourir,
Si tel est votre bon plaisir,
Que votre volonté soit faite,
Droit est qu'entier je m'y soumette.
L'Auteur.
Faux-Semblant, lors, plus n'hésitant,
Son sermon commence à l'instant,
Et dit à tous en audience:

[p.70]

Faux-Semblant.
Barons, entendés ma sentence.11392.
Qui Faus-Semblant vodra congnoistre,
Si le quiere au siecle ou en cloistre;
Nul leu, fors en ces deus, ne mains:
Mès en l'ung plus, en l'autre mains.
Briefment, ge me vois osteler
Là où ge me puis miex celer:
C'est la celée plus séure
Sous la plus simple vestéure.
Religieus sunt moult couvers,
Li seculer sunt plus ouvers.
[Si ne voil-ge mie blasmer
Religion, ne diffamer
En quelque abit que ge la truisse:
Jà religieus, que ge puisse,
Humble et loial ne blasmerai,
Neporquant jà ne l'amerai[18].]
J'entens des faus religieus,
Des felons, des malicieus
Qui l'abit en vuelent vestir,
Et ne vuelent lor cuers mestir.
Religieus sunt trop piteus,
Jà n'en verrés ung despiteus:
Il n'ont cure d'orguel ensivre,
Tuit se vuelent humblement vivre:
Avec tex gens jà ne maindrai,
Et se g'i mains, ge me faindrai.
Lor habit porrai-ge bien prendre,
Mès ainçois me lerroie pendre
Que jà de mon propos ississe,
Quelque chiere que g'i féisse.

[p.71]

Faux-Semblant.
Barons, écoutez ma sentence:11494.
Qui veut rencontrer Faux-Semblant,
Dans le monde aille et par couvent.
Ailleurs, nulle part, je n'opère,
Mais à l'autre un séjour préfère.
Bref, là je me vais installer,
Où mieux me puis dissimuler,
Et la cachette la plus sûre
Est sous la plus simple vêture.
Religieux sont moult couverts,
Les laïques sont plus ouverts.
[N'en concluons pas que je blâme
Religion ni la diffame;
Sous quelque habit que le verrai,
Religieux ne blâmerai
Humble et loyal, si j'en renconte,
Mais point ne l'aimerai par contre[18b].]
J'entends les faux religieux,
Les félons, les malicieux,
Qui de l'habit seul se soucient
Et leur cœur point ne mortifient.
Les vrais sont doux, affectueux,
Jamais n'en verrez d'orgueilleux;
Ils n'ont nul souci d'orgueil suivre,
Et tous veulent humblement vivre.
Avec ceux-là ne resterai,
Ou si j'y reste me feindrai.
Bien saurai-je leurs habits prendre,
Mais je me laisserai plutôt pendre
Que d'oublier un seul instant
Mon but, quel que soit mon semblant.

[p.72]