Que l'on mène mauvaise vie,11585.
Son âme perde et sacrifie,
Car ce serait trop grand douleur.
Bien peut en robe de couleur
Fleurir la religion sainte;
Car si l'on vit maint saint et sainte
Dévotement pour elle agir
Et glorieusement mourir,
Qui draps communs toujours vêtirent
Et pour ce moins ne s'ensaintirent,
Il en est aussi d'autre part;
Car les saintes pour la plupart
Qui par églises sont priées,
Vierges chastes ou mariées
Et mères de maint bel enfant,
Portaient mondain ajustement
Dans lequel même elles moururent,
Et saintes sont, seront et furent.
Quand au martyre on les menait,
Habillement mondain couvrait
Aussi les onze mille vierges
Qui devant Dieu tiennent leurs cierges.
En nos temples nous les fêtons
Et moins saintes ne les trouvons.
Bon cœur pensée enfante bonne,
Robe rien n'y prend ni ne donne;
Bon penser fait bonne action
Qui prouve la religion.
Là, sans plus, Religion reste,
Selon l'intention céleste.
Si dans la peau de dam Bêlin,
Au lieu de manteau zibelin,
Isangrin s'affublait, le traître,
Et restait avec agneaux paître,

[p.78]

S'il o les brebis demorast,11515.
Cuidiés-vous qu'il nes devorast?
Jà de lor sanc mains ne bevroit,
Mès plus tost les en decevroit:
Jà n'en seroit mains familleus,
Ne mains mals ne mains perilleus,
Car, puisque ne le congnoistroient,
S'il voloit fuir, eus le sivroient.
S'il a gaires de tex loviaus
Entre ces apostres noviaus,
Eglise, tu es mal-baillie,
Se ta cité est assaillie
Par les chevaliers de ta table.
Ta seignorie est moult endable.
Se cil s'efforcent de la prendre
Cui tu la baillie à deffendre.
Qui la puet vers eus garentir?
Prise sera sans cop sentir
De mangonel, ne de perriere,
Sans desploier au vent baniere;
Et se d'eus ne la vués rescorre,
Ainçois les lesse par tout corre,
Lesses; mès se tu lor commandes.
Dont n'i a fors que tu te rendes,
Ou lor tributaires deviengnes
Par pez faisant, et d'eus la tiengnes.
Se meschief ne t'en vient greignor,
Qu'il en soient du tout seignor.
Bien te sevent ore escharnir,
Par jor corent les murs garnir.
Par nuit nes cessent de miner;
Pense d'aillors enraciner
Les entes où tu vués fruit prendre;
Là ne te dois-tu pas atendre.

[p.79]

Croyez-vous que les mangerait11619.
Le loup, qui mouton semblerait?
Sous la peau qui mieux les dévoie,
Il boirait leur sang à cœur joie,
Non moins alors audacieux
Ni moins félon et dangereux;
Car, s'il fuyait, sans le connaître,
L'agnelle encor suivrait le traître.
Nombreux si sont tels louveteaux
Parmi ces apôtres nouveaux,
Sainte Église, tu es perdue,
Si ta cité est combattue
Par les chevaliers de ton ban.
Ton pouvoir est bien chancelant
Si ceux-là cherchent à la prendre
A qui la donnas à défendre.
Contre eux comment la garantir?
Prise sera sans coup sentir
De mangonneau ni de pierrière,
Sans déployer au vent bannière.
Si tu ne veux la secourir,
Laisse-les tels partout courir,
Laisse; mais si tu leur commandes,
Tôt il faudra que tu te rendes
Leur tributaire, faisant paix,
Qu'ils t'imposeront à grand faix,
Si pis encor ne font les traîtres
Et de tout ne deviennent maîtres.
Bien ils te savent endormir,
Le jour courent les murs garnir,
La nuit creusent profondes mines.
Ailleurs enfonce les racines
Que tu veux voir fructifier,
Tu ne dois pas là te fier.

[p.80]

Mès atant pez, ci m'en retour,11549.
N'en vueil plus ci dire à ce tour,
Se ge m'en puis atant passer,
Car trop vous porroie lasser.
Mais bien vous vueil convenancier
De tous vos amis avancier,
Por quoi ma compaignie voillent;
Si sunt-il mort, s'il ne m'acoillent,
Et m'amie aussinc serviront,
Ou jà par Dieu n'en cheviront:
Sans faille traïstre sui-gié,
Et por larron m'a Diex jugié.
Parjurs sui, mès ce que j'afin,
Set-l'en envis devant la fin,
Car plusors par moi mort reçurent,
Qui onc mon barat n'aperçurent,
Et reçoivent et recevront,
Qui jamès ne l'aparcevront.
Qui l'aparcevra, s'il est sage,
Gart s'en, ou c'iert son grant dommage.
Mès tant est fort la decevance,
Que trop est grief l'aparcevance:
Car Prothéus, qui se soloit
Muer en tout quanqu'il voloit.
Ne sot onc tant barat, ne guile
Cum ge fais; car onques en vile
N'entrai où fusse congnéus,
Tant i fusse oïs ne véus.

[p.81]

Mais suffit; ici je demeure.11653.
Assez j'en ai dit à cette heure
Et puis sur le reste passer;
Car trop pourrais-je vous lasser.
Vos amis, si ma compaignie
Veulent et servent bien ma mie,
Réussiront, je m'en fais fort,
Ou, par Dieu, pour eux c'est la mort!
Amour l'a dit, je suis un traître,
Pour larron il m'a fait connaître,
Parjure suis; mais mon dessein
Nul ne voit guère avant la fin,
Car maints de moi la mort reçurent,
Qui ma fourbe onques n'aperçurent,
Et reçoivent et recevront,
Qui jamais ne l'apercevront.
Qui l'apercevra, s'il est sage,
Qu'il s'en garde, je l'y engage,
Ou cherche sa perdition.
Mais l'erreur, la déception
Est si puissante, que la vue
Tout le monde a comme perclue.
Car Prothéus, qui se changeait
Céans en tout ce qu'il voulait,
Ne fut si fourbe et si mobile
Que moi; car dans aucune ville
N'entrai où l'on m'ait reconnu,
Combien m'y eût-on déjà vu.

[p.82]