Et devant le monde prier,12173.
Car c'est trop dur de travailler.
Le Dieu d'Amours.
Que nous dis-tu là, vilain diable,
Avec ta morale exécrable?
Faux-Semblant.
Quoi donc?
Amours.
Impudence sans nom!
Ne crains-tu pas Dieu?
Faux-Semblant.
Certes, non.
Nul ne peut à grand' chose atteindre
En ce monde qui Dieu veut craindre;
Car ceux qui ne font que le bien,
Qui loyaux vivent de leur bien
Et qui selon Dieu se maintiennent,
Bien vite au pain des autres viennent,
Boivent trop de fiel, de douleur,
Et j'ai telle vie en horreur.
Mais voyez comme l'or en foule
Aux greniers des usuriers coule.
Faux monnayeurs, banqueroutiers[31b],
Archers, prévôts, baillis, guerriers,
Tous presque vivent de rapine,
Et le peuple à leurs pieds s'incline.
Eux le dévorent comme loups,
Sur pauvres gens se jettent tous,
Sans échauder tout vifs les plument,
Tretous de leur substance hument,
Tretuit de lor sustances hument,12097.
Sans eschauder tous viz les plument.
Li plus fors le plus fiéble robe:
Mès ge qui vest ma simple robe,
Lobans lobés et lobéors,
Robe robés et robéors.
Par ma lobe entasse et amasse
Grans tresors en tas et en masse,
Qui ne puet por riens afunder;
Car, se g'en fais palais funder,
Et acomplis tous mes déliz
De compaignies en délitz,
De tables plaines d'entremez,
(Car ne voil autre vie mès),
Recroist mes argens et mes ors:
Car, ains que soit vuis mes tresors,
Deniers me viennent à resours:
Ne fais-ge bien tumber mes hours?
En aquerre est toute m'entente,
Miex vaut mes porchas que ma rente.
S'en me devoit tuer ou batre,
Si me voil-ge par tout embatre.
Amours.
Tu sembles sains hons.
Faux-Semblant.
Certes voire.
Ordener me fis à provoire,
Sui le curé de tout le monde
Si cum il dure à la réonde.
Par tout vois les ames curer,
Nulz ne puet mès sans moi durer,
Ne cherchent qu'à les dépouiller12197.
Et des dépouilles s'affubler.
Le plus fort le faible dérobe,
Mais moi qui vêts ma simple robe,
Trompant et trompés et trompeurs,
Je vole et volés et voleurs.
Par ma fourbe j'amasse, entasse
Grands trésors en tas et en masse
Qui ne sauraient s'évanouir,
Car j'en fais des palais bâtir
Et satisfais mes fantaisies,
Vidant en belles compagnies
Tables couvertes d'entremets;
Je n'aurai vie autre jamais.
Mes ors et mes argents pullulent,
Toujours mes deniers s'acccumulent,
Jamais n'est vide mon trésor.
Me sais-je faire un heureux sort?
Acquérir est ma seule entente,
Et mieux vaut mon gain que ma rente.
Dût-on me battre ou me tuer,
Je veux partout m'insinuer.
Amour.
Tu sembles un saint homme!
Faux-Semblant.
Oui, maître,
Car je me fis ordonner prêtre;
Partout vais les âmes curer
Et nul sans moi ne peut durer.
Je suis curé de tout le monde,
Et tous m'accueillent à la ronde;
Et préeschier et conseillier,12125.
Sans jamès de mains traveillier;
De l'Apostole en ai la bule
Qui ne me tient pas por entule.
Si ne querroie jà cessier
Ou d'empereors confessier,
Ou rois, ou dux, ou bers, ou contes,
Mès de povres gens est-ce hontes.
Je n'aim pas tel confession,
Se n'est par autre occasion;
Ge n'ai cure de povre gent,
Lor estât n'est ne bel, ne gent.
Ces empereris, ces duchesses,
Ces roïnes, et ces contesses,
Ces hautes dames palasines,
Ces abéesses, ces béguines[32],
Ces baillives, ces chevalieres,
Ces borgoises cointes et fieres,
Ces nonains et ces damoiseles,
Por que soient riches ou beles,
Soient nuës ou bien parées,
Jà ne s'en iront esgarées.
Et por le sauvement des ames
J'enquiers des seignors et des dames,
Et de trestoutes lor mesnies,
Les propriétés et les vies,
Et lor fais croire et metz ès testes
Que lor prestres curez sunt bestes
Envers moi et mes compaignons,
Dont j'ai moult de mauvès gaignons[33]
A qui ge suel, sans rien celer,
Les secrés des gens réveler;
Et eus ausinc tout me revelent,
Que riens du monde ne me celent.
On me voit prêcher, conseiller,12225.
Sans jamais des mains travailler,
Car du pape, qui, le crédule,
M'estime fort, j'ai bonne bulle.
Partout je cherche sans cesser
Un empereur à confesser,
Un roi, duc ou baron ou comte,
Mais pauvres gens, c'est une honte!
Point n'aime leur confession,
A moins de rare occasion,
Car je n'ai des pauvres gens cure.
Leur état n'est, je vous assure,
Ni beau, ni gai, ni séduisant;
Mais je n'en dirai pas autant
Des impératrices, duchesses,
Reines, baronnes et comtesses
Et grandes dames de palais.
Abbesses, béguines, jamais[32b],
Ni ballives, ni chevalières,
Ni bourgeoises coquettes, fières,
Belles et riches, ni nonnains,
Ni damoiselles, de nos mains,
Ou sans chemise ou moult parées,
Ne sauraient sortir égarées.
Et pour leur salut je m'enquiers
Des dames et des chevaliers
Et de toute leur compagnie,
Quels sont leurs biens, quelle est leur vie,
Et leur fais croire, tant leur dis,
Qu'au prix de moi, de mes amis,
Leurs curés ne sont que des bêtes.
Mes amis sont gens fort honnêtes[33b]
A qui je vais, sans rien céler,
Les secrets des gens révéler;