Mais cil, se tant d'engin avoit12321.
Qu'une grant tor faire saurait[36],
Ne li chausist jà de quel pierre,
Fust sans compas, ou sans esquierre,
Néis de motes ou de fust,
Ou d'autre-riens queque ce fust,
Mès qu'il éust léans assés
De biens temporex amassés,
Et dreçast sus une perriere
Qui lançast devant et derriere,
Et des deus costés ensement
Encontre nous espessement,
Tex cailloz cum m'oés nomer,
Por soi faire bien renomer,
Et gitast à grans mangoniaus
Vins en bariz ou en tonniaus,
Ou grans sas de centaine livre,
Tost se porroit véoir délivre;
Et s'il ne trueve tex pitances,
Estudit en équipolances,
Et lest ester leus et fallaces,
S'il n'en cuide aquerre nos graces;
Ou tel tesmoing li porterons,
Que tout vif ardoir le ferons,
Ou li donrons tel pénitence
Qui vaudra pis que la pitance[37].
Jà ne les congnoistrés as robes[38] Voire la note.
Les faus traistres plains de lobes:
Lor faiz vous estuet regarder,
Se vous volés d'eus bien garder;
Et se ne fust la bonne garde
De l'Université qui garde

[p.131]

Mais si tant d'esprit il avait12423.
Que grande tour faire saurait,
Et de n'importe quelle pierre,
Sans compas même et sans équerre,
Fût-ce de mottes ou de bois
Ou d'autres choses à son choix,
Et de temporelle chevance
Bien la garnît en abondance,
Et dessus un pierrier dressât
Qui derrière et devant lançât
Et par côtés, de cent manières,
Sur nous une grêle des pierres
Que m'avez entendu nommer,
Pour se bien faire renommer,
Et jetât du haut des murailles
Gros sacs d'écus, vins en futailles,
A grands coups de ses mangonneaux,
Il pourrait braver nos assauts;
Mais s'il n'a pas telle pitance,
Que l'équivalent il nous lance
S'il veut nos grâces acquérir,
Et point n'essaie à nous servir
De lieux communs et verbiages,
Ou contre lui tels témoignages
Un beau jour nous déposerons
Que brûler tout vif le ferons,
Ou lui donnerons pénitence
Qui vaudra pis que la pitance[37b].
A l'habit ne reconnaîtrez[38b]
Jamais ces traîtres exécrés;
A leurs lacs qui se veut soustraire
Leur actes seuls qu'il considère;
Car si n'eût l'Université,
Gardienne de la Chrétienté,

[p.132]

La clef de la Crestienté,12353.
Tout éust esté tormenté,
Quant par mauvese entencion,
En l'an de l'incarnacion
Mil et deus cens cinc et cinquante,
(N'est hons vivant qui m'en démente)
Fut baillé, c'est bien chose voire,
Por prendre commun exemploire
Ung livre de par le Déable,
C'est l'Evangile pardurable[39],
Que li sainz Esperiz menistre,
Si cum il aparoit au tistre;
Ainsinc est-il entitulé,
Bien est digne d'estre brulé.
A Paris n'ot homme ne fame
Où parvis, devant Nostre-Dame[40],
Qui lors avoir ne le péust
A transcrire, s'il li pléust:
Là trovast par grant mesprison
Mainte tele comparaison.
Autant cum par sa grant valor
Soit de clarté, soit de chalor,
Sormonte li solaus la lune
Qui trop est plus troble et plus brune,
Et li noiaus des nois la coque:
(Ne cuidiés pas que ge vous moque,
Sor m'ame, le vous di sans guile):
Tant sormonte ceste Evangile
Ceus que li quatre evangelistres
Jhesu-Crist firent à lor tistres.
De tex comparoisons grant masse
I trovast-l'en, que ge trespasse.
L'Université, qui lors iere
Endormie, leva la chiere;

[p.133]

Tant fait bonne garde naguère,12457.
Ils eussent tous défait sur terre,
Quand par mauvaise intention,
En l'an de l'Incarnation
Mille deux cent cinq et cinquante
(Nul homme n'est qui me démente),
Chacun le sait, fut exposé,
Pour être par tous copié,
Un livre dicté par le diable.
C'est l'Évangile pardurable[39b]
Que, soi-disant, le Saint-Esprit
Inspira, le titre le dit
Tout au long sur le frontispice;
Le brûler eût été justice.
Alors à Paris qui voulut
Pour le transcrire avoir le put,
Devant l'église Notre-Dame[40b],
Sur le parvis, soit homme ou femme.
Dans ce livre, à grand' méprison,
Mainte horrible comparaison
On pouvait lire: «Autant la lune
Près du soleil est pâle et brune,
Autant il la passe en valeur,
Soit de clarté, soit de chaleur,
Et le noyau des noix la coque
(Ne croyez pas que je vous moque,
Sur mon âme, j'y lus ceci),
Autant cet Évangile-ci
Surpasse en valeur les quatre autres,
Ceux qu'écrivirent les apôtres.»
Que je meure si n'y trouvons
Quantité de telles raisons.
L'Université stupéfaite,
Qui dormait lors, leva la tête,

[p.134]

Du bruit du livre s'esveilla,12387.
N'onc puis gaires ne someilla;
Ains s'arma por aller encontre,
Quant el vit cel horrible monstre,
Toute preste de bataillier,
Et du livre as juges baillier.
Mès cil qui là le livre mistrent,
Saillirent sus et le repristrent,
Et se hasterent d'el repondre
Car il ne savoient respondre
Par espondre, ne par gloser
A ce qu'en voloit oposer
Contre les paroles maldites
Qui en ce livre sunt escriptes.
Or ne sai qu'il en avendra,
Ne quel chief cis livres tendra;
Mès encor lor convient atendre
Tant qu'il le puissent miex deffendre.
Ainsinc Ante-crist atendrons,
Tuit ensemble à li nous rendrons:
Cil qui ne s'i vodront aerdre,
La vie lor convendra perdre.
Les gens encontre eus esmovrons
Par les baraz que nous covrons,
Et les ferons desglavier,
Ou par autre mort devier,
Puisqu'il ne nous vodront ensivre,
Qu'il est ainsinc escript où livre
Qui ce raconte et segnefie:
Tant cum Pierres ait seignorie,
Ne puet Jehans monstrer sa force.
Or vous ai dit du sens l'escorce
Qui fait l'entencion repondre:
Or vous en voil la moele espondre.

[p.135]