Notre ennemi s'en défendrait,12321.
Et chacun nous en reprendrait.
Si l'un de nous fit oeuvre pie,
Par nous bien vite elle est grossie;
Voire, par Dieu, s'il la feignait,
Ou, sans plus, vanter se daignait
D'avoir obligé quelques hommes,
Tous ses associés nous sommes,
Et crions, comme vous savez,
Que tels furent par nous sauvés;
Et pour capter la confiance
Des grands, à force d'insistance,
Nous obtenons bons parchemins
Qui font de nous autant de saints,
Si bien qu'on croit parmi le monde
Que vertu toute en nous abonde;
Toujours pauvres nous nous feignons,
Mais combien que tous nous ayons
Ainsi coutume de nous plaindre,
A ne pas la vérité feindre,
Nous sommes, vous le fais savoir,
Gens qui tout ont sans rien avoir.
Puis je me mêle de courtages,
Raccommodements, mariages,
Sur moi prends exécutions
Et vais en procurations;
Messager suis et fais enquêtes
Le plus souvent rien moins qu'honnêtes;
J'éprouve un bonheur inouï
A voir aux besognes d'autrui;
Enfin, si vous avez affaire
Auprès des gens chez qui j'opère,
Parlez; sitôt dit, sitôt fait,
Vous serez servis à souhait,

[p.126]

Mès qui chastier me vodroit,12253.
Tantost ma grace se todroit:
Je n'aim pas homme ne ne pris
Par qui ge sui de riens repris.
Les autres voil-ge tous reprendre,
Mès ne voil lor reprise entendre:
Car ge qui les autres chasti,
N'ai mestier d'estrange chasti.
Si n'ai mès cure d'ermitages:
J'ai laissié desers et bocages,
Et quit à saint Jehan-Baptiste
Du desert, et manoir et giste.
Trop par estoie loing gités.
Es bors, ès chastiaus, ès cités
Fais mes sales et mes palès,
Où l'en puet corre à plains eslès;
Et di que ge sui hors du monde,
Mès ge m'i plonge et m'i afonde,
Et m'i aése, et baigne et noë
Miex que nus poissons de sa noë.
Ge sui des valez Antecrist,
Des larrons dont il est escript
Qu'il ont habiz de saintéé,
Et vivent en tel faintéé;
Dehors semblons aigniaus pitables,
Dedens sommes leus ravissables,
Si avirons-nous mer et terre,
A tout le monde avons pris guerre,
Et voulons du tout ordener
Quel vie l'en i doit mener.
S'il i a chastel ne cité
Où bogres soient récité,
Néis s'il ierent de Melan,
Car aussinc les en blasme-l'en:

[p.127]

Car moult votre service prise,12355.
Mon amitié vous est acquise.
Mais qui me corriger voudrait
Mes faveurs s'aliénerait,
Tous les autres je veux reprendre
Sans oncques nul reproche entendre,
Car si d'en faire j'ai pouvoir,
Point n'ai besoin d'en recevoir.
J'ai peu de goût pour les bocages,
Les déserts et les hermitages,
Je laisse à saint Jean ses déserts,
Ses rochers et ses gîtes verts,
C'est par trop loin chercher son gîte.
En châteaux et cités j'habite,
J'y fais des salles, des palais,
A l'aise où l'on circule en paix;
Je dis qu'au monde je renonce,
Et je m'y plonge et m'y enfonce,
J'y nage et plonge de nouveau,
Plus heureux que poisson dans l'eau.
De l'Antechrist valet parjure,
C'est de moi que dit l'Écriture:
«Il a l'habit de sainteté,
Mais ne vit que d'iniquité.»
Dehors nous semblons agneaux doux,
Dedans nous sommes d'affreux loups,
Nous parcourons et mer et terre,
Partout à tous faisons la guerre,
Et voulons de tout ordonner
Quelle vie on y doit mener.
Ainsi lorsqu'en castel habite,
Ou cité, quelque sodomite
(Fut-il encore de Milan
Où fleurit ce joli talent),

[p.128]

Ou se nus homme oultre mesure12287.
Vent à terme ou preste à usure,
Tant iert d'aquerre curieus,
Ou s'il iert trop luxurieus,
Ou lerres, ou simoniaus,
Soit prevost ou officiaus,
Ou prélas de jolive vie,
Ou prestres qui tiengne s'amie,
Ou vielles putains hostelieres,
Ou maqueriaus ou bordelieres,
Ou repris de quiexconques vice
Dont l'en devroit faire justice:
Par tretous les sainz que l'en proie,
S'il ne se deffent de lamproie,
De lus, de saumon ou d'anguile,
S'en le puet trover en la vile,
Ou de tartes, ou de flaons,
Ou de fromages en glaons,
Qu'ausinc est-ce moult bel joel;
Ou la poire de cailloel,
Ou d'oisons gras, ou de chapons
Dont par les geules nous frapons;
Ou s'il ne fait venir en haste
Chevriaus, connis lardés en paste,
Ou de porc au mains une longe,
Il aura de corde une longe
A quoi l'en le menra bruler,
Si que l'en l'orra bien uler
D'une grant liue tout entor:
Ou sera pris et mis en tor,
Por estre à tous jors enmurés,
S'il ne nous a bien procurés,
Ou sera pugni du meffait,
Plus espoir qu'il n'aura meffait.

[p.129]

Ou si quelqu'un outre mesure12389.
Vend à terme ou prête à usure,
Tant est d'acquérir curieux,
Ou s'il est trop luxurieux,
Ou prélat de joyeuse vie,
Prêtre qui vive avec sa mie,
Prévôt ou juge official
Qui soit voleur ou déloyal,
Ou vieille putain hôtelière
Ou maquerele ou bordelière,
Ou vaurien de vices souillé
Qui devrait être châtié:
Oui, par tous les saints que l'on prie!
S'il ne sait défendre sa vie
A grand renfort de brocheton,
De lamproie, anguille ou saumon
(Si l'on en peut trouver en ville),
Tartes, flans, ou gâteaux par mille,
Ou fromages de crême blancs
En leurs paniers si séduisants,
Ou s'il ne fait venir en hâte
Chevreaux, lapins lardés en pâte,
Poulardes grasses et chapons,
Que par la gueule nous passons,
Ou la poire de cailloèle,
Ou de porc large tranche et belle,
La corde au col on l'enverra
Brûler, si bien qu'on l'entendra
Hurler une lieue à la ronde,
Ou bien en cellule profonde,
Dans une tour, pour y mourir,
S'il ne songe à nous bien garnir;
De notre haine ainsi victime
Plus que ne méritait son crime.

[p.130]