Dont pourrais professer en chaire.13531.
Fi du grand âge on ne doit faire
Ni le fuir, et c'est encor là
Qu'usage et sens on trouvera.
Car maints ont prouvé sans conteste
Qu'au moins en la fin il leur reste
Usage et sens pour leur argent,
L'eussent-ils payé tant et tant.
Et lorsque j'eus sens et usage,
Que n'ai pas eus sans grand dommage,
Maint vaillant homme j'ai déçu
Quand en mes lacs je le tins chu;
Mais aussi fus de maints déçue
Avant de m'en être aperçue.
Malheureuse, trop tard c'était!
Ma jeunesse déjà passait.
«Nuit et jour autrefois ouverte
Ma porte muette et déserte
Toujours se tient près du linteau,
Nul n'y vint hier ni tantôt,
Pensais-je, hélas, pauvre chétive,
En tristesse il faut que je vive!»
De deuil fendre mon cœur sentis
Et voulus quitter le pays
Quand vis ma porte ainsi proscrite.
A me cacher j'en fus réduite,
Ne pouvant ma honte endurer.
Comment aurais-je pu durer
Quand ces gents varlets en la rue,
Qui m'avaient si chère tenue
Que point ne s'en pouvaient lasser,
Je voyais près de moi passer,
Me regarder leurs têtes hautes,
Qui jadis furent mes chers hôtes?

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Lez moi s'en aloient saillant,13439.
Sans moi prisier un œf vaillant.
Neis cil qui jadis plus m'amoient,
Vielle ridée me clamoient,
Et pis disoit chacuns assés,
Ains qu'il s'en fust outre passés.
D'autre part, mes enfés gentis,
Nus, se trop n'iert bien ententis,
Ou grans duel essaie n'auroit,
Ne penseroit, ne ne sauroit
Quel dolor au cuer me tenoit,
Quant en passant me sovenoit
Des biaus diz, des dous aésiers,
Des douz déduiz, des douz besiers,
Et des très douces acolées
Qui s'en ierent sitost volées.
Volées! voire, et sans retor;
Miex me venist en une tor
Estre à tous jors emprisonnée,
Que d'avoir esté si-tost née.
Diex en quel soussi me mettoient
Li biaus dons qui failli m'estoient!
Et ce qui remès lor estoit,
En quel torment me remetoit!
Lasse! porquoi si-tost nasqui?
A qui m'en puis-ge plaindre; à qui,
Fors à vous, fiz que j'ai tant chier?
Ne m'en puis autrement venchier
Que par aprendre ma doctrine.
Por ce, biau fiz, vous endoctrine;
Et quant endoctrinés serés,
Des ribaudiaus me vengerés:
Car, se Diex plest, quant là vendra,
De cest sermon vous souvendra,

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Ils passaient près moi sautillant13565.
Sans me priser un œuf vaillant.
Ceux qui m'avaient le plus aimée
M'appelaient vieille déplumée,
Et pis disait chacun assé
Avant qu'il fût outrepassé.
D'autre part, cher enfant, personne,
Tant fût-il fin, ne vous étonne,
Si grands deuils aussi n'essayait,
Ne penserait ni ne saurait
Combien mon âme était blessée,
Quand revenait en ma pensée
Les doux plaisirs, les joyeux dits,
Les doux baisers, les doux déduits
Et les très-douces accolées
Qui se sont si vite envolées,
Si vite, hélas, et sans retour!
Mieux me vaudrait en une tour
Être à toujours emprisonnée
Que d'avoir été si tôt née.
En quels soucis, Dieu! me mettaient
Les beaux dons qui faillis m'étaient;
Mais ce que n'avais pu leur prendre
Combien plus faisait mon cœur fendre!
Pourquoi donc, las! sitôt naquis?
Ah, malheureuse que je suis!
Je n'ai plus aujourd'hui personne
Que vous, fils que j'affectionne,
A qui confier mes ennuis.
Me venger autrement ne puis
Qu'en vous enseignant ma doctrine.
Pour ce, beau fils, vous endoctrine,
Et quand endoctriné serez
Des libertins me vengerez.

[p.208]

Car sachiés que du retenir,13473.
Si qu'il vous en puist sovenir,
Avés-vous moult grant avantage,
Par la raison de vostre aage.
Car Platon dist, c'est chose voire,
Que plus tenable est la mémoire
De ce qu'en aprent en enfance,
De quiconques soit la science.
Certes, chier fiz, tendre jovente,
Se ma jonesce fust presente
Si cum est la vostre orendroit,
Ne porroit estre escrite en droit
La venjance que g'en préisse
Par tous les leus où ge venisse
Ge féisse tant de merveilles,
Conques n'oïstes les pareilles,
Des ribaus qui si poi me prisent,
Et me ledengent et despisent,
Et si vilment lez moi s'en passent;
Et il et autres comparassent
Lor grant orgoil et lor despit,
Sans prendre en pitié ne respit:
Car, au sens que Diex m'a donné,
Si cum ge vous ai sermonné,
Savés en quel point ges méisse?
Tant les plumasse et tant préisse
Du lor de tort et de travers,
Que mengier les féisse as vers,
Et gesir tous nuz es fumiers;
Méismement ceus les premiers
Qui de plus loial cueur m'amassent,
Et plus volentiers se penassent

[p.209]

Car s'il plaît à Dieu que là vienne,13599.
De ces sermons qu'il vous souvienne.
Car pour ma leçon retenir
Et n'en point perdre souvenir,
Vous avez moult grand avantage
En raison de votre jeune âge.
Car Platon autrefois disait
Que la mémoire mieux gardait
Ce que l'on apprend dans l'enfance
De quiconque soit la science.
Tendre jouvenceau, cher enfant,
Si tout comme vous maintenant
J'étais jeune et de grand mérite,
Ne pourrait être en code écrite
La vengeance que j'en prendrais.
Par tous les lieux où je viendrais,
Je ferais si grandes merveilles
Que n'en ouïtes les pareilles.
Les ribauds qui vont m'abaissant,
Me critiquant, me méprisant,
Qui près de moi si hautains passent,
Il faudrait que tous ils payassent
Leur grand orgueil, leur grand dépit,
Sans pitié comme sans répit.
Car usant de l'expérience
Qu'à Dieu je dois dans sa clémence,
Savez-vous où les réduirais?
A mon tour tant les plumerais,
Et puiserais en leur pécune
Avec tant d'ardeur et rancune,
Sans cesse à tort et à travers,
Que les ferais manger aux vers
Et coucher tout nus en l'ordure;
Et je serais d'autant plus dure

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