De moi servir et honorer.13505.
Ne lor lessasse demorer
Vaillant ung ail, se ge péusse,
Que tout en ma borce n'éusse;
A povreté tous les méisse,
Et tous emprès moi les féisse
Par vive rage tripeter.
Mès riens n'i vaut le regreter;
Qui est alé, ne puet venir,
Jamès n'en porrai nul tenir:
Car tant ai ridée la face,
Qu'il n'ont garde de ma menace.
Pieça que bien le me disoient
Li ribaut qui me despisoient;
Si me pris à plorer des lores.
Par Diex! si me plest-il encores:
Quant ge m'i sui bien porpensée,
Moult me délite en ma pensée,
Et me resbaudissent li membre,
Quant de mon bon tens me remembre,
Et de la jolivete vie
Dont mes cuers a si grant envie.
Tout me rajovenist li cors
Quant g'i pense et quant gel' recors;
Tous les biens du monde me fait,
Quant me sovient de tout le fait,
Qu'au mains ai-ge ma joie éuë,
Combien qu'il m'aient décéuë.
Jone dame n'est pas oiseuse,
Quant el maine vie joieuse,
Méismement cele qui pense
D'aquerre à faire sa despense.

[p.211]

Qu'ils m'aimeraient loyalement13633.
Et chercheraient plus ardemment
A me servir et à me plaire;
Et je voudrais tant et tant faire
Qu'un ail vaillant ne leur restât,
Que tout en ma bourse passât,
Que tous à pauvreté les misse
Et tretous après moi les fisse
De vive rage trépigner.
Mais de quoi sert le regretter?
J'ai tant de rides sur la face
Qu'ils se moquent de ma menace
Et n'en saurais aucun tenir;
Temps passé ne peut revenir.
Ces ribauds de qui suis honnie
M'avaient pourtant bien avertie!
Dès lors je pleurai mes amours,
Par Dieu, je les pleure toujours.
Quand je m'y suis bien porpensée,
Moult me délecte en ma pensée,
Tous mes membres tressaillir sens,
Quand il me souvient du bon temps
Et de la très-joyeuse vie
Dont mon cœur a si grande envie;
Mon corps me semble rajeuni
Quand j'y pense encor aujourd'hui.
Combien ma chute soit profonde,
Je ressens tout le bien du monde,
En pensant ce que j'ai goûté
De bonheur et de volupté!
Jeune dame n'est pas oiseuse
Quand vie elle mène joyeuse,
Voire celle qui pour jouir
Charge son corps d'y subvenir.

[p.212]

Lors m'en vins en ceste contrée,13537.
Où j'ai vostre dame encontrée,
Qui ci m'a mise en son servise
Por vous garder en sa porprise[57].
Diex, qui sires est et tout garde,
Doint que g'en face bonne garde!
Si feré-ge certainement
Par vostre biau contenement.
Mès la garde fust perilleuse
Por la grant biauté merveilleuse
Que Nature a dedens vous mise,
S'el ne vous éust tant aprise
Proesce, sens, valor et grace;
Et por ce que tens et espace
Nous est or venu si à point,
Que de destorbier n'i a point
De dire quanque nous volons
Ung poi miex que nous ne solons,
Tout vous doie-ge conseillier.
Ne vous devés pas merveillier
Se ma parole ung poi recop:
Ge vous di bien avant le cop,
Ne vous voil mie en amor metre;
Mès s'ous en volés entremetre[58],
Ge vous monsterrai volentiers,
Et les chemins et les sentiers
Par où ge déusse estre alée,
Ains que ma biauté fust alée.
L'Acteur.
Lors se taist la Vielle, et sospire
Por oïr que cis vodroit dire;
Mès n'i va gaires atendant,
Car, quant le voit bien entendant

[p.213]

Lors m'en vins en cette contrée;13667.
De votre dame rencontrée
A son service je me mis
Pour vous garder en ce pourpris[57b].
Dieu notre maître et qui tout garde
Daigne que fasse bonne garde!
Ainsi ferai-je assurément,
Grâce à votre bon jugement.
La garde en serait périlleuse
Pour la grand' beauté merveilleuse
Que dedans vous Nature mit,
S'elle ne vous eût tant d'esprit
Donné, de prouesse et de grâce;
Et puisque le temps et l'espace
Nous sont si bien venus à point
Qu'à cette heure on ne songe point
A troubler, comme d'habitude,
Nos loisirs, notre quiétude,
Sur tout je vous veux conseiller.
N'allez pas vous émerveiller
Si ma parole un peu j'abrège.
Ainsi tout d'abord vous dirai-je:
Point ne vous veux prêcher l'amour;
Mais vous le connaîtrez un jour[58b];
Souffrez donc que je vous désigne
Les chemins et la droite ligne
Que j'aurais dû toujours tenir,
Avant voir ma beauté partir.
L'Auteur.
Lors se tait la Vieille et soupire
Pour écouter ce qu'il va dire.
Du reste guère elle n'attend,
Car moult attentif le voyant,

[p.214]

A escouter et à soi taire,13569.
A son propos se prent à traire,
Et se pense: sans contredit,
Tout otroie qui mot ne dit;
Quant tout li plest à escouter,
Tout puis dire sans riens douter.
Lors a recommencié sa verve,
Et dist, cum faulse vielle et serve,
Qui me cuida par ses doctrines
Faire leschier miel sor espines,
Quant volt que fusse amis clamés,
Sans estre par amors amés,
Si cum cil puis me raconta,
Qui tout retenu le conte a;
Car s'il fust tiex qu'il la créust,
Certainement traï l'éust[59];
Mès por riens nule qu'el déist,
Tel traïson ne me féist.
Ce me fiançoit et juroit,
Autrement ne m'asséuroit.
La Vieille.
Biau très-douz fiz, bele char tendre,
Des geux d'Amors vous voil aprendre,
Que vous n'i soiés decéus.
Quant vous les aurés recéus,
Selon mon art vous conformés,
Car nus, s'il n'est bien enfermés,
Nes puet passer sans beste vendre[60].
Or pensés d'oïr et d'entendre,
Et de mètre tout à mémoire,
Car g'en sai tretoute l'estoire.

[p.215]