A l'écouter et à se taire,13699.
Elle revient à son affaire
Et fait tous bas: «Sans contredit,
A tout consent qui mot ne dit;
Complaisamment puisqu'il écoute,
Je puis tout dire, sans nul doute.»
Elle reprend donc sa leçon,
L'horrible et fausse laideron
Qui me cuida par ses doctrines
Faire lécher miel sur épines,
Voulant que fusse ami clamé
Sans être par amour aimé;
Par lui j'ai sa leçon connue
Qui l'avait toute retenue;
Or, s'il l'eût crue, assurément
Ne m'eût-il pris pour confident[59b];
Mais la Vieille eut beau dire et faire,
Il me resta franc et sincère;
Promis et juré me l'avait,
Et son serment me rassurait:
La Vieille.
Beau très-doux fils, belle chair tendre,
Les jeux d'amour vous veux apprendre
Afin que n'y soyez déçu.
Quand il sera de vous connu,
Que mon art vos actions guide,
Car nul ne peut, simple et candide,
Sans bête vendre les passer[60b].
Or d'ouïr bien devez penser
Et tout mettre en votre mémoire,
Car j'en sais tretoute l'histoire.
LXXII
Comment la Vieille sans tançon,13599.
Lyt à Bel-Acueil sa leçon.
Laquelle enseigne bien les fames
Qui sont dignes de tous diffames.
Biau fiz, qui vuet joïr d'amer,
Des dous maus, qui tant sunt amer,
Les commandemens d'Amors sache,
Mès gart qu'Amors à li nel' sache!
Et ci tretous les vous déisse,
Se certainement ne véisse
Que vous en avés par nature
De chascun à comble mesure,
Quanque vous en devés avoir.
De ceus que vous devés savoir
Dix en i a, qui bien les nombre;
Mès moult est fox cil qui s'encombre
Des deus qui sunt au darrenier,
Qui ne valent ung faus denier:
Bien vous en abandon les huit.
Mès qui les autres deus ensuit,
Il perd son estuide et s'afole:
L'en nes doit pas lire en escole.
Trop malement les amans charge,
Qui vuet qu'amans ait le cuer large,
Et qu'en ung seul leu le doit metre;
C'est faus texte, c'est fauce letre.
Ci ment Amors le fiz Venus,
De ce ne le doit croire nus:
Qui l'en croit, chier le comparra,
Si cum en la fin i parra.
LXXII
Comment la Vieille sans façon13729.
Lit à Bel-Accueil sa leçon,
Laquelle enseigne bien les femmes
Que l'on doit appeler infâmes.
Beau fils, qui veut jouir d'aimer,
Ce mal si doux et si amer,
Que les commandements retienne
D'Amour, mais loin de lui se tienne.
Et tous ici vous les dirais,
Si certainement ne voyais
Que vous en avez par nature
De chacun à comble mesure,
Tout autant qu'en devez avoir.
De ceux que vous devez savoir,
Dix y en a, c'est bien le nombre;
Mais fol est celui qui s'encombre
L'esprit, ma foi, des deux derniers,
Ils ne valent deux faux deniers.
Les huit premiers vous abandonne;
Mais perd son temps et déraisonne
Celui qui les deux autres suit,
Fol en école qui les lit.
C'est lui donner trop lourde charge,
Vouloir qu'Amant ait le cœur large
Et qu'il le mette en un seul lieu.
Ce sont préceptes faux, par Dieu!
Le fils de Vénus nous en conte,
Le croire serait une honte;
Car qui l'en croit cher le paiera,
Comme en la fin on le verra.
Biau fiz, jà larges ne soyés,13629.
En plusors leus le cuer aiés,
En ung sol leu jà nel' metés,
Ne nel' donnés, ne nel' prestés,
Mès vendés-le bien chierement,
Et tous jors par enchierement;
Et gardés que nus qui l'achat,
N'i puisse faire bon achat.
Por riens qu'il doint jà point n'en ait,
Miex s'arde, ou se pende, ou se nait.
Sor toutes riens gardés ces poins:
A donner aiés clos les poins,
Et à prendre les mains overtes.
Donner est grant folie certes,
Se n'est ung poi por gens atraire,
Quant l'en en cuide son preu faire;
Ou por le don tel chose atendre
Qu'en ne le péust pas miex vendre:
Tel donner bien vous abandonne.
Bon est donner, où cil qui donne,
Son don monteplie et gaaigne;
Qui certains est de sa gaaigne,
Ne se puet du don repentir:
Tel don puis-ge bien consentir.
Après de l'arc et des cinq fleiches
Qui tant sunt plains de bonnes teiches,
Et tant fierent soutivement,
Traire en savés si sagement,
C'onques Amors li bons archiers,
Des fleiches que tret li ars chiers,
Ne tret miex, biau fiz, que vous faites,
Qui maintes fois les avés traites,
Mès n'avés pas tous jors séu
Quel part en sunt li cop chéu;
Or en amour point de largesse,13759.
Qu'en maints lieux votre cœur s'adresse;
En un seul lieu ne le mettez,
Ne le donnez, ni le prêtez;
Vendez-le très-cher, au contraire,
Mettez-le toujours à l'enchère,
Et veillez bien que le payant
N'en ait jamais pour son argent:
N'en donnez rien, pour tout au monde,
Qu'il se noie, ou se pende, ou fonde.
Avant tout, observez ce point:
Pour donner, tenez clos le poing,
Et pour prendre la main ouverte.
Donner est grand' sottise certe,
Sinon un peu pour appâter,
Quand on espère en profiter,
Ou tel don en retour attendre
Qu'on ne peut plus chèrement vendre.
Tel donner je vous abandonne.
Bon fait donner celui qui donne
Quand fait ses dons fructifier;
Certain d'en bénéficier,
Nul ce qu'il donne ne regrette,
Tels dons sont bien, je le répète.
Quant à cet arc si précieux
Avec ses cinq dards merveilleux
Tout pleins de vertu si subtile,
A les manier plus habile
Vous sais, qu'Amour le bon archer,
Car onc, beau fils, de l'arc si cher
Mieux il ne lance ses sagettes
Que maintes fois vous ne le faites;
Mais trop souvent ne savez-vous
En quel endroit portent vos coups.