Lorsque vous tiendra dans ses rets,10629.
Si par hasard vous désirez
Par là traîner votre paresse
Comme soulez sans nulle cesse.
Bien rencontre-t-on Pauvreté,
Au surplus, d'un autre côté
Que par ce sentier que je garde;
Car par vie oiseuse et couarde
On peut à Pauvreté venir,
Et s'il vous plaisait à tenir
Cette route que j'ai ci dite,
Vers Pauvreté lâche et maudite,
Pour le château-fort assaillir,
Vous pourrez aisément faillir.
Mais Faim sera, j'en suis certaine,
Votre voisine fort prochaine,
Car Pauvreté sait le chemin
Mieux par cœur que par parchemin.
Or sachez que Faim la chétive
Est encore si attentive
Envers sa dame, par semblant
(Car point ne l'aime, et cependant
Faim n'est que d'elle soutenue,
Combien que soit piteuse et nue),
Qu'elle la vient toujours revoir
Et se vient avec elle asseoir,
Et la tient au bec et la baise
A grand déconfort et mésaise,
Puis par l'oreille Larcin prend,
L'éveille quand le voit dormant,
De détresse vers lui s'incline,
Et le conseille et l'endoctrine
Comment il leur doit procurer
De quoi leur misère endurer.
Qui li fait hericier et tendre10583.
Tout le poil, qu'el ne voie pendre
Larrecin son filz le tremblant,
Se l'en le puet trover emblant.
Mès jà par ci n'i enterrés,
Aillors vostre chemin querrés.
Car si le chemin volés sivre,
De tout bien vous verrés délivre,
Que ne m'avés pas tant servie
Que m'amor aiés deservie.
L'Amant à Richesse.
Dame, par Diex, se ge péusse,
Volentiers vostre grâce eusse,
Dès-lors que où sentier entrasse,
Bel-Acueil de prison getasse,
Qui léens est emprisonnés:
Ce don, s'il vous plest, me donnés.
Richesse.
Bien vous ai, dist-ele, entendu;
Et sai que n'avés pas vendu
Tout vostre bois gros et menu;
Ung fol en avés retenu,
Et sans fol ne puet nus hons vivre,
Tant cum il voille Amor ensivre[6].
Si cuident-il estre moult sage
Tant cum il vivent en tel rage:
Qu'en ne doit pas apeler vie
Tel rage ne tel desverie;
Et Cœur-Failli à Faim s'accorde,10663.
Qui songe toujours à la corde
Et craint que Larcin le tremblant,
Son fils, ne soit surpris volant,
Et céans ne soit mené pendre;
Lors sent son poil dresser et tendre.
Mais par ici point n'entrerez;
Ailleurs votre chemin cherchez,
Car si ce chemin voulez suivre,
A votre avoir il faut survivre.
Vous pouvez donc d'ici partir,
Car aussi bien, pour conquérir
Mon amour et ma courtoisie,
Vous ne m'avez assez servie.
L'Amant à Richesse.
Dame, par Dieu, si je pouvais,
Votre amour volontiers aurais;
Aussi je vous demande en grâce
Que par votre sentier je passe
Pour Bel-Accueil de sa prison
Tirer, octroyez-moi ce don.
Richesse.
J'entends bien, dit-elle, et n'ignore
Que vendu n'avez pas encore
Tout votre bois gros et menu.
Un brin en avez retenu,
Car toujours un brin de folie
Conserve celui qu'Amour lie[6b],
Et tant qu'il vit en tel tourment
Il se croit sage assurément.
Bien le vous sot Raison noter,10609.
Mès ne vous pot desasoter.
Sachiés quant vous ne la créutes,
Moult cruelment vous décéutes.
Voire ains que Raison i venist,
N'estoit-il riens qui vous tenist;
N'onques puis riens ne me prisastes
Dès-lors que par amors amastes;
Qu'amans ne me vuelent prisier,
Ains s'efforcent d'amenuisier
Mes biens, quant ge les lor départ,
Et les regietent d'autre part.
Où déable porroit-l'en prendre
Ce qu'uns Amans vodroit despendre?
Fuiés de ci, lessiés m'ester.
L'Amant.
Ge qui n'i poi riens conquester,
Dolens m'en parti sans demore.
La bele o son ami demore,
Qui bien iert vestu et parés.
Pensis m'en voir tous esgarés
Par le jardin delicieus
Qui tant ert bel et précieus,
Cum vous avés devant oï;
Mès de ce moult poi m'esjoï
Qu'aillors ai mis tout mon pensé.
En tous tens, en tous leus pensé
En quel manière sans faintise
Ge feroie miex mon servise:
Que moult volentiers le féisse,
Si que de riens n'i mespréisse;
Mais on ne peut appeler vie10691.
Telle rage et telle furie;
Bien vous le sut Raison noter
Sans pouvoir vous désassoter.
Sachez que quand vous ne la crûtes
Moult cruellement vous déçûtes.
Voire avant que Raison y vînt
N'était-il rien qui vous retînt,
Et rien depuis ne me prisâtes
Dès lors que par Amour aimâtes;
Amants ne me veulent chérir,
Mais ils s'efforcent d'amoindrir
Mes biens, dès que je leur dispense,
Et les gaspillent sans prudence.
Où diable pourrait-on puiser
Ce qu'un amant peut dépenser?
Or partez, laissez-moi tranquille.
L'Amant.
Voyant tout effort inutile,
Triste aussitôt je suis parti.
Je la laisse avec son ami
A la belle et riche vêture.
Pensif je vais à l'aventure
Par le jardin délicieux
Qui tant est bel et précieux,
Comme vous l'ai dépeint naguère;
Mais je ne m'en éjouis guère.
Ailleurs mes pensers vont errants;
Je pense en tous lieux, en tous temps,
Comment je puis mon devoir faire
Le mieux, d'une honnête manière.
Moult volontiers je le ferai
Et ma parole n'oublierai,