Saints et saintes, église et temple,13861.
Puisque les Dieux donnaient l'exemple,
Dieu me pardonne, d'un amant
Bien fol est qui croit le serment,
Car il a trop le cœur muable;
Jouvenceau n'a pas le cœur stable,
Les vieux non plus souventes fois,
Car ils mentent serments et fois.
Il est une chose notoire:
Celui qui maître est de la foire
Sur tout doit percevoir son gain;
Si ne prend le meunier ton grain,
A l'autre cours tout d'une traite.
La souris, qui n'a pour retraite
Qu'un trou seul, est en grand danger,
Lorsqu'à fuir il lui faut songer.
Il en est ainsi de la femme
Qui de tous les marchés est dame
Que chacun fait pour l'obtenir;
Droit elle a de partout saisir,
Car moult aurait folle pensée,
Après s'être bien porpensée,
D'amis s'elle ne voulait qu'un.
Le fol, par saint Lyphard de Meung[63b]
Ne peut plus libre aimer et vivre,
En un seul lieu qui son cœur livre;
Il l'a mis en captivité.
Telle femme a bien mérité
Tous ses ennuis, toute sa peine,
Qui d'un seul homme aimer se peine.
Si la délaisse celui-là,
Quel autre la confortera?
Voilà comment femme travaille
En un seul lieu qui son cœur baille
Tuit en la fin toutes les fuient,13763.
Quant las en sunt et s'en ennuient:
N'en puet fame à bon chief venir.
LXXI1I
Comment la Royne de Cartage
Dido, par le vilain oultrage
Qu'Eneas son amy luy fist,
De son espée tost s'occist;
Et comment Philis se pendit,
Pour son amy qu'elle attendit.
Onc ne pot Eneas tenir
Dido, roïne de Cartage,
Qui tant li ot fait d'avantage,
Que povre l'avoit recéu,
Et revestu, et repéu
Las et fuitis du biau pais
De Troie, dont il fu naïs.
Ses compaignons moult honorot.
Car en li trop grant amor ot;
Fist li ses nez toutes refaire
Por li servir et por li plaire;
Donna li, por s'amor avoir,
Sa cité, son cors, son avoir;
Et cil si l'en asséura,
Qu'il li promist et li jura
Que siens iert tous jors et seroit
Ne jamès ne la lesseroit.
Mès cele gaires n'en joï,
Car li traïstres s'enfoï
Et s'y veut malgré tout tenir.13895.
A bonne fin ne peut venir,
Car tous, un beau jour, femme fuient,
Quand las en sont et s'en ennuient.
LXXIII
Comment la reine de Carthage
Dido, pour le vilain outrage
Qu'Ænéas son ami lui fit,
De son glaive soudain s'occit,
Et comment Philis fut se pendre,
Son fiancé lasse d'attendre.
Oncques, tant sut-elle gémir,
Ne put Ænéas retenir,
Qui lui devait tant d'avantage,
Dido, la reine de Carthage;
Car pauvre elle l'avait reçu,
Vêtu l'avait et puis repu
Fuyant son beau pays de Troie,
Au deuil, à la misère en proie.
Son ami moult elle adorait;
En lui si grand amour avait,
Qu'elle lui fit ses nefs refaire
Pour le servir et pour lui plaire;
A lui, pour son amour avoir,
Offrit royaume, corps, avoir.
Ænéas jurait à la belle
Qu'il était son ami fidèle,
Et que toujours il le serait
Et jamais ne la laisserait.
Mais cette reine infortunée,
Par son amant abandonnée,