Et vous d'ouïr tout encombré14665.
Avant que j'eusse tout nombré.
Car si l'un voyait une dame
Jadis qu'il voulût pour sa femme,
Si plus fort ne la lui prenait,
Aussitôt ravir la voulait,
Pour en quérir une nouvelle,
Sitôt rebuté de la belle,
Dont maints allaient s'entre-tuant
Et tous leurs devoirs oubliant,
Avant que l'on fît mariages
Par le conseil des hommes sages.
Et si me voulez écouter
Horace je vous vais citer,
Car sage femme n'a pas honte
Quand bonne autorité raconte.
Croyez-le, car il a dicté
Mainte profonde vérité:
«Jadis au temps d'Hélène furent[81b]
Batailles, que les cons émurent,
Où périrent nombre de ceux
Qui bataillaient ainsi pour eux.
Mais combien de morts inconnues
Parce qu'en écrits ne sont lues!
Car la première ne fut pas
Ni la dernière, Hélène, hélas!
Par qui guerres viendront et vinrent
Entre ceux qui tiendront et tinrent
Leurs cœurs en les lacs féminins,
Dont âme et corps perdirent maints
Et perdront si le monde dure.
Mais étudiez la Nature;
Car pour faire clairement voir
Comme elle a merveilleux pouvoir,
LXXV
Cy nous est donné par droicture14543.
Exemple du povoir Nature.
Li oisillons du vert boscage,
Quant il est pris et mis en cage,
Norris moult ententivement
Leans delicieusement,
Et chante, tant cum sera vis,
De cuer gai, ce vous est avis,
Si desire-il les bois ramés,
Qu'il a naturelment amés,
Et vodroit sor les arbres estre,
Jà si bien nel' saura-l'en pestre:
Tous jors i pense, et s'estudie
A recovrer sa franche vie.
Sa viande à ses piez demarche,
Por l'ardor qui ses cuers li charche,
Et vet par sa cage traçant,
A grant angoisse porchaçant
Comment fenestre ou partuis truisse,
Par quoi voler au bois s'en puisse.
Ausinc sachiés que toutes fames,
Soient damoiseles ou dames,
De quelconque condicion,
Ont naturele entencion,
Qu'el cercheroient volentiers
Par quex chemins, par quex sentiers
A franchise venir porroient,
Car tous jors avoir la vorroient.
Maints exemples vous vais produire14699.
Pour mieux vous expliquer mon dire.
LXXV
Ci pouvez maint exemple voir
De Nature et son grand pouvoir.
Quand l'oisillon du vert bocage
Est pris et qu'il est mis en cage
Et nourri moult soigneusement,
Léans tant comme il est vivant
Délicieusement il chante,
Sa douce gaîté nous enchante.
Mais il pense à ses bois ramés
Qu'il a de sa nature aimés
Et sur les arbres voudrait être.
En vain le saurez-vous repaître,
Toujours il pense, en vérité,
A recouvrer sa liberté.
Aux pieds il foule sa pâture
Pour l'ennui que son cœur endure,
Et va par la cage traçant,
A grande angoisse pourchassant,
Pour trouver fenêtre ou passage
Par où voler à son bocage.
Telle, en toute condition,
Ont naturelle intention,
Sachez-le, tretoutes les femmes,
Toutes, damoiselles ou dames,
Et toujours cherchent volontiers
Par quels chemins et quels sentiers
Recouvrer aussi leur franchise
Qui toujours leurs pensers attise.
Ausinc vous dis-ge que li hon,14571.
Qui s'en entre en religion,
Et vient après qu'il s'en repent,
Par poi que de duel ne se pent,
Et se complaint et se demente
Si que tout en soi se tormente,
Tant li sourt grant desir d'ovrer
Comment il porra recovrer
La franchise qu'il a perduë,
Car la volenté ne se muë
Por nul habit qu'il puisse prendre,
En quelque leu qu'il s'aille rendre.
C'est li fox poisson qui s'en passe
Parmi la gorge de la nasse,
Qui, quant il s'en vuet retorner,
Maugré sien l'estuet sejorner
A tous jors en prison léans,
Car du retorner est néans.
Li autres qui dehors demorent,
Quant il le voient si, acorent
Et cuident que cil s'esbanoie
A grant déduit et à grant joie,
Quant là le voient tornoier,
Et par semblant esbanoier.
Et por ice méismement
Qu'il voient bien apertement
Qu'il a leans assés viande
Tele cum chascun d'eus demande,
Moult volentiers i enterroient.
Si vont entor, et tant tornoient,
Tant i hurtent, tant i aguetent,
Que truevent le trou et s'i getent.
Mès quant il sunt leans venu,
Pris à tous jors et retenu,