Il en est ainsi de l'oison14729.
Qui s'est mis en religion;
Car peu s'en faut qu'il ne se pende,
Tant son deuil, sa souffrance est grande,
Quand se repent; un seul désir
Lui tient au cœur, reconquérir
La liberté qu'il a perdue.
Car la volonté ne se mue,
Comme on change de vêtement;
Rien n'y fait, vu ni sacrement.
C'est le poisson follet qui passe
Dedans la gorge de la nasse,
Et lorsqu'il s'en veut retourner
Malgré lui devra séjourner
En prison, pour toute sa vie,
Car impossible est la sortie.
Les autres demeurés dehors
Le voyant, d'accourir alors,
Et de penser qu'il se festoie
A grand déduit, à grande joie,
Quand l'aperçoivent tournoyer
Et par semblant se festoyer.
Or comme chacun se figure
Qu'il se gorge là de pâture,
Comme ils voudraient, tout à loisir,
Lors n'écoutant que leur désir,
Tous entrer voudraient à la file.
Tant chacun tourne et se faufile
Et tant s'y heurte, qu'un beau jour
Par le pertuis passe à son tour.
Mais quand il est dedans la nasse
A toujours pris, son bonheur passe
Et jamais ne se peut tenir
Qu'il ne veuille s'en revenir.
Puis ne se puéent-il tenir14605.
Que hors ne voillent revenir:
Là les convient à grant duel vivre
Tant que la mort les en délivre.
Tout autel vie va querant
Li jones hons, quant il se rent;
Car jà si grans solers n'aura,
Ne jà tant faire ne saura
Grant chaperon, ne large aumuce,
Que Nature où cuer ne se muce:
Lors est-il mors et mal-baillis
Quant frans estas li est faillis,
S'il ne fait de neccessité
Vertu, par grant humilité.
Mès Nature ne puet mentir,
Qui franchise li fait sentir:
Car Oraces néis raconte,
Qui bien set que tel chose monte:
«Qui vodroit une forche prendre
Por soi de Nature deffendre,
Et la boteroit hors de soi,
Revendroit-ele, bien le soi[82]
Tous jors Nature retorra,
Jà por habit ne demorra:»
Que vaut ce? Toute créature
Vuet retorner à sa nature.
Jà nel' lerra por violence
De force ne de convenance.
Ce doit moult Venus escuser,
Quant voloit de franchise user,
Et toutes dames qui se geuent,
Combien que mariage veuent:
Car ce lor fait Nature faire,
Qui les veut à franchise traire.
Là lui convient à grand deuil vivre14763.
Jusqu'à ce que mort l'en délivre.
Pareil sort l'homme va quérant
Lorsque jeune il entre au couvent.
Or il n'aura si grand' chaussure,
Aumusse, chaperon, coiffure,
Qu'il puisse Nature empêcher
Dedans son cœur de se cacher.
Lors est-il mort; toute sa vie
Pleure sa liberté ravie,
S'il ne fait de nécessité
Vertu, par grande humilité.
Car Nature ne ment point, elle,
Qui sa liberté lui rappelle:
Voilà ce qu'Horace écrivait,
Le savant homme, à ce sujet:
«Qui voudrait une fourche prendre
Pour soi de Nature défendre
Et hors de soi la bouterait,
Qu'aussitôt elle reviendrait[82b] .»
A quoi bon? Toute créature
Veut retourner à sa nature
Et toujours y retournera;
Nul habit ne la chassera,
Bon gré, mal gré, son influence
Brave jusqu'à la violence.
Ce doit moult Vénus excuser
Quand voulait de franchise user,
Et toutes dames qui se jouent,
A l'hymen combien que se vouent.
Nature seule en est l'auteur
Qui pousse à franchise leur cœur,
Trop est fort chose que Nature,14639.
Qu'el passe néis norreture.
Qui prendroit, biau filz, un chaton
Qui onques rate ne raton
Véu n'auroit, puis fust noris
Sans jà véoir ras ne soris,
Lonc tens par ententive cure
De délicieuse pasture,
Et puis véist soris venir,
N'est riens qui le péust tenir,
Se l'en le lessoit eschaper,
Qu'il ne l'alast tantost haper.
Tretous ses mez en lesseroit,
Jà si fameilleux ne seroit:
N'est riens qui pez entr'eus féist,
Por poine que l'en i méist.
Qui norrir ung polain sauroit
Qui jument véue n'auroit,
Jusqu'à tens qu'il fust grans destriers
Por soffrir seles et estriers,
Et puis véist jument venir,
Vous l'ornés tantost hennir;
Et verriés contre li corre,
S'il n'iert qui l'en péust rescorre,
Non pas morel contre morele
Solement, mès contre fauvele,
Contre grise, contre liarde,
Se frain ou bride nel' retarde,
Ou qu'il puisse sus eus saillir,
Toutes les vodroit assaillir.
Et qui morele ne tendroit,
Tout le cours à morel vendroit,
Voire à fauvel ou à liart,
Si cum sa volenté li art.
Car si forte chose est Nature14795.
Qu'elle passe toute culture.
Qui prendrait, beau fils, un chaton
Qui jamais rate ni raton
N'eût vu, puis par soigneuse cure
De délicieuse pâture
Fût constamment des mieux nourris,
Sans onques voir rat ni souris;
Qu'un souriceau frappe sa vue,
Toute serait peine perdue
Que de vouloir le retenir.
Laissez-le seulement courir,
Il le happera par nature,
Car entre eux il n'est paix qui dure,
Et tous ses mets il laisserait,
Jusqu'à sa faim il oublierait.
Poulain prenez qui vient de naître,
Ne lui laissez jument connaître,
Jusqu'à ce que, grand destrier,
La selle il souffre et l'étrier.
Qu'une jument alors il voie,
Soudain vous l'ouïrez de joie
Hennir et contre elle courir,
Si nul ne songe à le tenir,
Non seulement noir contre noire,
Mais contre grise, blanche voire,
Pour sur elle soudain saillir;
Les voudra toutes assaillir
Si frein ni bride ne l'arrête.
De même une jument brunette,
Si personne ne la tenait,
Toute sa course à lui viendrait,
Voire à gris ou blanc, d'aventure,
Comme la pousserait Nature.