LXXVII
Comment l'Amant en la chambrette
De la tour, qui estoit secrette,
Trouva par Semblant Bel-Acueil
Tout prest d'acomplir tout son vueil.
Enclins le salu de venuë
Et il ausinc me resaluë,
Et de son chapel me mercie.
Sire, fis-ge, ne vous poist mie,
Ne m'en devés pas mercier;
Mès ge vous doi regracier
Cent mile fois quant me féistes
Tant d'onor que vous le préistes.
Et sachiés que s'il vous plaisoit,
Ge n'ai riens qui vostre ne soit
Por faire tout vostre voloir,
Qui qu'en déust rire ou doloir.

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15543. Lors me pris à penser à part
Comment retrouver Doux-Regard.
Mais le voilà! Dieu le bénisse!
Amour pour finir mon supplice
M'envoie, hélas! ce doux ami
Qui me fut si longtemps ravi;
Tel fut mon bonheur, à sa vue,
Que fuyait mon âme éperdue.
Alors Doux-Regard, moi venu,
Tout joyeux sitôt qu'il m'a vu,
Du doigt à Bel-Accueil me montre,
Qui d'un bond vient à ma rencontre
Comme courtois et bien appris,
De sa mère il l'avait appris.


LXXVII
Ci l'Amant trouve en la chambrette
De la tour, qui était secrète,
Bel-Accueil tous ses vux s'offrant
A combler, grâce à Faux-Semblant.
Lors je m'incline à sa venue,
Et lui aussi me resalue
Du chapel me remerciant:
«Sire, lui dis-je, tel présent
Ne vaut pas qu'on me remercie;
Mais mille grâces, sur ma vie,
Vous dois, pour m'avoir fait l'honneur
De l'accepter de si grand cœur:
Et s'il vous plaît, j'ose le dire,
Rien n'ai qui ne soit vôtre, sire,
Pour faire tout votre vouloir,
En dût-on rire ou bien douloir.

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15395. Tout me voil à vous aservir
Por vous honorer et servir,
S'ous me volés riens commander,
Ou sans commandemens mander;
Ou s'autrement le puis savoir,
G'i metrai le cors et l'avoir,
Voire certes l'ame en balance[97],
Sans nul remors de conscience:
Et que plus certains en soiés,
Ge vous pri que vous l'essaiés;.
Et se g'en fail, jà n'aie joie
De cors, ne de chose que j'oie.
Bel-Acueil.
Vostre merci, dist-il, biau Sire:
Ge vous revoil bien ausinc dire
Que se j'ai chose qui vous plese,
Bien voil que vous en aiés ese:
Prenés en néis sans congié,
Par bien et par honor cum gié.
L'Amant.
Sire, fis-ge, vostre merci,
Cent mile fois vous en merci,
Quant ainsinc puis vos choses prendre,
Dont n'i quier-ge jà plus atendre,
Quant ci avés la chose preste,
Dont mes cuers fera gregnor feste
Que de tretout l'or d'Alixandre.
Lors m'avançai por les mains tendre
A la Rose que tant désir,
Por acomplir tout mon désir:

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15573. Que votre volonté commande
Ou que sans ordonner demande,
Tout me veux à vous asservir
Pour vous honorer et servir;
Que vos désirs sans plus je pense,
Je mettrai tout en la balance[97b]
Pour les combler, avoir et corps,
Voire l'âme sans nul remords.
Et si vous en doutez, sur l'heure
Essayez-en, et que je meure
Ou que je ne goûte jamais
Bonheur de rien, si j'y manquais!
Bel-Accueil.
Grâces vous rends, dit-il, beau Sire,
Et de même je veux vous dire:
Si j'ai rien que vous désiriez,
Je veux aussi qu'aise en ayez,
Tout bien, tout honneur, tire à tire,
Comme-moi prenez-en donc, sire.
L'Amant.
Je vous rends grâces, fis-ge, aussi,
Cent mille fois vous dis merci
D'ainsi pouvoir vos choses prendre.
Je n'osais de vous plus prétendre,
Car la chose avez prête là,
Dont mon cœur grand' fête fera
Plus que de tout l'or d'Alexandre.»
Lors m'avançai pour les mains tendre
A cette Rose que mon cœur
Désirait avec tant d'ardeur,

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