L'Amant.
15907. Ceux-là m'eussent sans faute occis
Sans le secours de mes amis.
Les barons aux armes coururent
Quand ouïrent, virent et surent
Qu'avais perdu joie et soulas.
Moi qui pris étais dans les lacs
Où les amants Amour enlace
Sans pouvoir remuer de place,
Je fus spectateur du combat
Qui trop âprement commença.
Car sitôt que les portiers voient
Que si grand' gens contre eux guerroient,
Ensemble ils se liguent tous trois
Et s'entre-jurent à la fois,
Sans que l'un l'autre oncques ne laisse,
Jusqu'à la mort, sans nulle cesse,
De s'aider de tout leur pouvoir:
Et moi qui peux à l'aise voir
Leur semblant et leur contenance,
Moult dolent suis de l'alliance.
Or ceux de l'ost voyant ceux-ci
S'allier et s'unir ainsi,
Lors s'assemblent et s'entre-joignent
L'un de l'autre ne s'entre-éloignent,
Mais jurent que tant y feront
Que morts en la place giront,
Tant sont enragés de combattre
Pour l'orgueil des portiers abattre,
Ou déconfits seront et pris,
Ou du combat auront le prix.
Nous voici donc à la bataille,
Oyez comme chacun bataille.

[p.352]

LXXXI
15759. Comment l'Acteur muë propos
Pour son honneur et son bon loz,
Garder, en priant qu'il soit quictes
Des paroles qu'il a cy dictes.
Or entendés, loial Amant,
Que li diex d'Amors vous amant
Et doint de vos amors joïr!
En ce bois-ci porrés oïr
Les chiens glatir, se m'entendés,
Au connin prendre où vous tendés[101],
Et le furet qui, sans faillir,
Le doit faire ès resiaus saillir.
Notés ce que ci vois disant,
D'amors aurés art soffisant;
Et se vous i trovés riens troble,
J'esclarcirai ce qui vous troble;
Quant le songe m'orrés espondre,
Bien saurés lors d'amors respondre,
S'il est qui en sache oposer,
Quant le texte m'orrés gloser;
Et saurés lors par cest escrit
Quanque j'aurai devant escrit,
Et quanque ge bée à escrire.
Mès ains que plus m'en oiés dire,
Aillors voil ung petit entendre
Por moi de male gent deffendre;
Non pas pour vous faire muser,
Mès por moi contre eus escuser.

[p.353]

LXXXI
15939. Ci l'auteur change de propos
Pour son honneur et son bon los
Garder, en priant qu'il soit quitte
De toute parole ici dite.
Or entendez, loyaux amants
(Que le Dieu d'Amours en tout temps
Sur vous tous veille d'un il tendre!),
En ce bois-ci pourrez entendre
Les chiens japer, si m'écoutez,
Au lapin que vous poursuivez[101b],
Et le furet dont la poursuite
Le fera choir aux lacs ensuite.
Notez ce que je vais disant,
D'Amour aurez art suffisant;
Et si rien y voyez de trouble,
J'éclaircirai ce qui vous trouble;
Quand vous m'ouïrez exposer
Le songe et le texte gloser,
Bien saurez-vous d'amour répondre
Si quelqu'un voulait vous confondre,
Et saurez lors par cet écrit
Ce que j'ai ci-devant écrit
Et ce qu'après je vais écrire.
Mais avant de plus vous en dire,
Je veux, non pour vous abuser,
Doux amis, mais pour m'excuser
Et de male gent me défendre,
Ailleurs un petitet m'étendre.

[p.354]

LXXXII
15787. Cy dit par bonne entencion
L'Acteur son excusacion.
Si vos pri, seignors amoreus
Par les gieus d'amors savoreus,
Que se vous i trovés paroles
Semblans trop baudes ou trop foles,
Por quoi saillent li mesdisant,
Qui de nous aillent mesdisant,
Des choses à dire, ou des dites,
Que cortoisement les desdites;
Et quant vous les aurés des diz
Repris, retardés ou desdiz,
Se mi diz sunt de tel maniere
Qu'il soit droit que pardon en quiere,
Pri vous que le me pardonnés,
Et de par moi lor responnés[102]
Que ce requeroit la matire
Qui vers tex paroles me tire
Par les propriétés de soi,
Et por ce tex paroles oi:
Car chose est droiturière et juste,
Selonc l'autorité Saluste,
Qui nous dit par sentence voire,
Tout ne soit-il semblable gloire
De celi qui la chose fait,
Et de l'escrivain qui le fait
Vuet metre proprement en livre,
Por miex la vérité descrivre,
Si n'est-ce pas chose legiere,
Ains est de moult fort grant maniere

[p.355]

LXXXII
15967. Ici par intention bonne
L'Auteur son excuse nous donne.
Par les jeux d'Amour savoureux,
Croyez-moi, seigneurs amoureux,
Si vous trouvez quelques paroles
Un peu trop gaillardes et folles,
Dont s'emparent les médisants
Pour nous tous aller méprisants,
Sur les choses à dire ou dites,
Courtoisement les contredites;
Et quand vous les aurez repris
Et combattus et contredits,
Si lors sont de telle manière
Mes dits, que pardon j'en requière,
Sans doute me pardonnerez
Et de ma part leur répondrez
Qu'ainsi l'exigeait la matière;
Car ne me laissait de choix guère
La propriété du sujet
Qui ces paroles me tirait.
Une chose est, selon Saluste,
Avant tout droiturière et juste:
«Semblable gloire, en vérité,
Nous dit-il, si n'a mérité,
Comme celui qui fit la chose,
L'écrivain qui le fait expose
En un livre savant, pour mieux
La vérité produire aux yeux,
Ce n'est pourtant chose légère,
Mais moult belle et grande au contraire

[p.356]