16095. Amèrement me le reproche,
Je n'en accepte le reproche
Quand même il en devrait périr;
Car personne ne puis férir,
Qui de ma flèche ne se garde
Pour peu que son état regarde.
Tel même qui se sent blessé
Par le trait que j'aurai lancé,
N'a qu'à cesser d'être hypocrite
Et de sa plaie il sera quitte.
Et pourtant, à mon escient,
Combien qu'ils m'aillent décriant,
Combien qu'honnêtes gens se feignent,
Je ne dis rien, quoiqu'ils s'en plaignent,
Qui ne soit en écrits trouvé,
Par expérience prouvé,
Ou par raison au moins prouvable;
Tant pis s'ils ne l'ont agréable.
Enfin si nul mot s'y trouvait
Que sainte Église à fol tiendrait,
Prêt suis qu'à son vouloir l'amende
Si je puis suffire à l'amende.
LXXXIV
Ici l'Auteur reprend son conte
Et la bataille nous raconte
Où dame Franchise combat
Contre Danger qui fort la bat.
Franchise, en main sa forte lance,
D'abord contre Danger s'avance
Qui trop est fier et courageux,
A l'air félon et outrageux.
15943. En son poing tint une maçuë[106],
Fierement la paumoie, et ruë
Entor soi cop si perilleus,
Qu'escus, s'il n'est trop merveilleus,
Ne puet tenir qu'il nel' porfende,
Et que cis vaincus ne se rende,
Qui contre li se met en place,
S'il est bien atains de la mace,
Ou qu'il nel' confonde ou escache,
S'il n'est tex que trop d'armes sache.
Il la prist où bois de Refus,
Li lez vilain que ge refus;
Sa targe fut d'estoutoier,
Bordée de gens viltoier.
Franchise, refu bien armée,
Moult seroit envis entamée,
Por qu'el se séust bien covrir.
Franchise, por la porte ovrir,
Contre Dangier avant se lance,
En sa main tint une fort lance
Qu'ele aporta bele et polie
De la forest de Chuërie.
Il n'en croist nule tele en Biere[107].
Li fers fu de douce priere;
Si r'ot par grant dévocion
De toute suplicacion
Escu, c'onques ne fu de mains
Bordé; de jointures de mains,
De promesses, de convenances,
Par seremens et par fiances,
Colorés trop mignotement.
Vous déissiés certainement
Que Largesce le li bailla,
Et qu'el le paint et entailla,
16125. Au poing il tient une massue[106b],
Fièrement la manie, et rue
Entour soi coups si périlleux
Qu'écu, s'il n'est trop merveilleux,
N'y peut tenir qu'il ne pourfende,
Et qu'à lui vaincu ne se rende
Celui qui l'affronter ne craint
De la masse s'il est atteint,
Ou qu'il n'assomme ou ne confonde,
S'il n'est le plus vaillant du monde.
Il la prit au bois de Refus,
Legs que jamais accepté n'eus;
Son bouclier était de noises
Bordé de fables discourtoises.
Franchise, pour la porte ouvrir,
Je vis contre Danger courir.
Franchise était si bien armée
Qu'arme ne l'eût oncque entamée,
Si trop bien se couvrir savait.
Forte lance en sa main tenait,
Qu'elle apporta belle et polie
De la forêt de Flatterie,
Comme on n'en voit croître chez nous[107]
Le fer était de parler doux;
Son écu de douce prière,
Comme on n'en borde point sur terre,
Était tout de compliments fins
Bordé; de jointures de mains,
De promesses et d'assurances,
De serments et de confidences
Coloré trop mignotement,
Vous eussiez dit certainement
Que c'était œuvre de Largesse,
Tant il était de grand' richesse
15977. Tant sembloit bien estre de s'uevre.
Et Franchise qui bien s'en cuevre,
Brandist la hante de sa lance,
Et contre le vilain la lance
Qui n'avoit pas cuer de coart,
Ains sembloit estre Renoart[108]
Au Tinel, qui fust revescus.
Tout fu porfendus ses escus,
Més tant ert fors à desmesure,
Qu'il ne cremoit nule arméure,
Si que du cop si se covri,
Qu'onques sa panse n'en ovri.
Li fers de la lance brisa,
Par quoi le cop mains en prisa.
Si r'iert moult d'armes engorsés
Li vilains fel et aorsés:
La lance prent, si la depiece
A sa maçuë piece à piece,
Puis esma ung cop grant et fier:
Dangier à Franchise.
Qui me tient que ge ne te fier,
Dist-il, orde garce ribaude?
Comment as-tu esté si baude
Qu'ung prodomme osas assaillir?
L'Amant.
Sus son escu fiert sans faillir,
La preus, la bele, la cortoise,
Bien la fait saillir une toise
D'angoisse, et à genoux l'abat,
Moult la ledenge, moult la bat,