Qui vous fait ainsi soupirer17293
Et tressaillir et revirer?
Ne sommes-nous de tout le monde,
Vous le premier, moi la seconde,
Qui mieux nous devons entr'aimer
De loyal cœur sans rien d'amer?
Céans nous sommes, il me semble,
Tous deux tant seulement ensemble,
Et j'ai fermé, bien m'en souvient,
Tous les huis de ma propre main;
Épaisse d'une demi-toise,
La muraille n'est pas sournoise,
Et tant hauts je vois les chevrons,
Qu'être tranquilles nous devons.
Des fenêtres si loin nous sommes,
A l'abri du regard des hommes,
Que vous pouvez tout à loisir
Votre secret me découvrir.
N'ayez crainte qu'on nous entende;
Sans bruit, à moins qu'il ne pourfende
Ces gros murs, nul homme vivant
Ne peut faire plus que le vent.
Bref, ce lieu-ci n'a point d'ouïe;
Votre voix ne peut être ouïe,
Sinon de moi tant seulement.
Aussi vous prié-je humblement,
Par notre amour, d'avoir, beau sire,
En moi fiance et tout me dire.
Le Mari.
Dame, dit-il, par Dieu, jamais
Pour rien je ne vous le dirais;
Ce n'est pas une chose à dire.
La Femme.
Avoi, dist-ele, biau douz Sire!17112
M'avés-vous donc soupeçonneuse,
Qui sui vostre loial espeuse?
Quant par mariage assemblasmes,
Jhesu-Crist, que pas ne trovasmes
De sa grace aver ne eschar,
Nous fist deus estre en une char;
Et quant nous n'avons char fors une,
Par le droit de la loi commune,
N'il ne puet en une char estre
Fors que uns cuers à la senestre:
Tuit ung sunt donques li cuers nostre,
Le mien avés, et ge le vostre:
Riens ne puet donc où vostre avoir,
Que li miens ne doie savoir.
Por ce vous pri que le me dites,
Par guerredon et par merites;
Car jamès joie où cuer n'aurai
Jusqu'à tant que ge le saurai;
Et se dire nel' me volés,
Ge vois bien que vous me bolés;
Si sai de quel cuer vous m'amés,
Qui douce amie me clamés,
Douce seur et douce compaingne.
A cui parés-vous tel chataingne?
Certes se nel' me gehissiés,
Bien pert que vous me traïssiés;
Car tant me sui en vous fiée,
Puis que m'éustes affiée,
Que dit vous ai toutes les choses
Que j'oi dedans mon cuer encloses.
La Femme.
Hélas, dit-elle, beau doux sire,17324
De votre femme en vil époux
La loyauté soupçonnez-vous?
Quand tous deux nous nous mariâmes,
Jésus-Christ qu'envers nous trouvâmes
De sa grâce si généreux,
Nous fit être en une chair deux,
Et puisque chair nous n'avons qu'une
Par le droit de la loi commune,
Nos deux cœurs, soyez-en certain,
Doivent battre en un même sein;
Tout un nos cœurs sont l'un et l'autre,
Le mien avez et moi le vôtre.
Rien ne peut donc le vôtre avoir
Que le mien ne doive savoir.
Dites-le moi, je vous en prie,
Par amour et sans tromperie,
Car jamais joie au cœur n'aurai
Jusqu'à tant que je le saurai.
Si vous refusez de le dire,
C'est qu'alors vous me trompez, sire.
Je sais de quel cœur vous m'aimez,
Vous qui douce sœur me nommez,
Douce compagne et douce amie.
Or tels marrons ne cuisent mie
Pour moi. Car si vous vous cachez,
C'est qu'à me trahir vous cherchez,
Moi qui vous dis tretoutes choses
Pourtant, dedans mon cœur encloses!
Du jour où nous fûmes unis,
Tant fiée en vous je me suis,
Si lessai por vous pere et mere,17143
Oncles, neveus, serors et frère,
Et tous amis et tous parens,
Si cum il est or aparens.
Certes moult ai fait mauvès change,
Quant si vers moi vous truis estrange,
Que ge plus aim que riens qui vive;
Et tout ne me vaut une cive,
Qui cuidiés que tant mespréisse
Vers vous, que vos secrés déisse:
C'est chose qui ne porroit estre;
Par Jhesu-Crist le roi célestre,
Qui vous doit miex de moi garder?
Plaise-vous au mains regarder,
Se de loiauté rien savés,
La foi que de mon cors avés:
Ne vous soffist pas bien cis gages,
En volés-vous meillors hostages?
Donc sui-ge des autres la pire,
Se vos secrez ne m'osés dire.
Ge voi toutes ces autres fames
Qui sunt de lor hostiez si dames,
Que lor maris en eus se fient
Tant que tous lor secrez lor dient.
Tuit à lor fames se conseillent,
Quant en lor liz ensemble veillent,
Et privéement se confessent,
Si que riens à dire ne lessent;
Et plus sovent, c'est chose voire,
Qu'il ne font néis au provoire:
Par eus-méismes bien le sai,
Car maintes fois oï les ai;
Qu'el m'ont tretuit recongnéu
Quanqu'el ont oï et véu,
Que j'ai laissé pères et mères,17355
Oncles, neveux, et sœurs et frères,
Tous mes amis, tous mes parents,
Comme vous le voyez céans.
J'ai peu gagné certes au change,
Quand tant vers moi vous trouve étrange
Vous que j'aime par dessus tout!
Tout cela ne me vaut un clou,
De moi tant puisqu'on se méfie
Qu'un secret on ne me confie.
Vous avez peur d'être trahi!
Mais, roi du ciel, bon Jésus-Christ,
Qui mieux que moi vous doit en garde
Avoir? que votre cœur regarde,
Et vous verrez, loyal époux,
Que mon corps est tretout à vous,
Et si ne vous suffit ce gage,
Puis-je trouver meilleur otage?
Près des autres suis-je si bas,
Que vos secrets ne sache pas?
Je vois toutes ces autres femmes,
Qui si bien sont chez elles dames
Que les secrets de leurs époux
Au moins elles connaissent tous.
Tous à leurs femmes se conseillent,
Quand en leur lit ensemble veillent,
Et se confessent privément
Sans rien se taire aucunement,
Et mieux, et plus souvent peut-être
Qu'ils ne le font même à leur prêtre.
D'elles-mêmes bien je l'apprends,
Car maintes fois l'une j'entends
Me raconter en confidence
Ce qu'elle sait, ce qu'elle pense,