Que femmes chères n'ayez point,17519
Et que toutes fuyez au point
De ne plus coucher avec elles.
Aimez dames et damoiselles,
Et par raison les exhaussez,
Bien les vêtez, bien les chaussez,
Et pour perpétuer l'espèce,
Que la Mort constamment dépèce,
Vous ne devez tous aspirer
Qu'à les servir, les honorer;
Mais jamais n'allez pour leur plaire
Jusqu'à leur dire chose à taire.
Laissez-les aller et venir
Et toute la maison tenir
S'elles savent y mettre cure.
Ou s'il advient, par aventure,
Qu'elles sachent vendre, acheter,
Laissez-les donc se contenter;
Et si le moindre métier savent,
Maladroits ceux qui les entravent.
Bref, elles peuvent se mêler
De tout, sauf ce qu'il faut celer;
Mais si vous faites l'imprudence
De leur donner trop de puissance,
Bientôt vous en repentirez,
Quand leur malice sentirez.
L'Écriture même confesse
Que quand la femme est la maîtresse,
Que dise ou fasse le mari,
Elle se met encontre lui.
Mais veillez que ne se dévoie
La maison en mauvaise voie;
On trompe le meilleur gardien.
Le sage, lui, garde son bien.

Et vous qui avés vos amies,17337
Portés lor bonnes compaignies;
Bien affiert qu'el sachent chascunes
Assés des besoingnes communes.
Mès se preus estes et senés,
Quant entre vos bras les tenés,
Et les acolés et baisiés,
Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés[17].
Pensés de vos langues tenir,
Car riens n'en puet à chief venir
Quant des secrez sunt parçonieres,
Tant sunt orguilleuses et fieres,
Et tant ont les langues cuisans,
Et venimeuses et nuisans.
Mès quant les fox sunt là venu,
Qu'il sunt entre lor bras tenu,
Et que les acolent et baisent,
Entre les gieus qui tant lor plaisent,
Lors n'i puet riens avoir celé,
Là sunt li secré revelé;
Là se descuevrent li mari
Dont puis sunt dolent et marri.
Tuit encusent ci lor pensé,
Fors li sage bien apensé.
Dalida la malicieuse,
Par flaterie venimeuse,
A Sanson qui tant ert vaillans,
Tant preus, tant fors, tant bataillans,
Si cum el le tenoit forment
Soef en son giron dormant,
Copa ses chevex o ses forces,
Dont il perdi toutes ses forces,
Quant de ses crins le depela,
Et tous secrez li révéla,

Et vous qui avez vos amies,17553
Faites-leur bonnes compagnies;
Confiez-leur donc, au besoin,
De quelques intérêts le soin.
Mais êtes-vous prudent et sage?
Lorsque pris d'amoureuse rage,
Les accolez et les baisez,
Taisez-vous, taisez-vous, taisez.
Quand des secrets sont familières
Tant sont orgueilleuses et fières,
Que rien de bon n'en peut venir,
Sachez donc vos langues tenir;
Car leurs langues sont trop cuisantes
Et venimeuses et nuisantes.
Mais quand les fous sont là venus,
Qu'ils sont entre leurs bras tenus,
Qu'elles les accolent et baisent
En mille jeux qui tant leur plaisent,
Ils n'ont plus rien lors de celé,
Et tout secret est révélé.
Les sages seuls leurs pensers voilent,
Les fous à l'envi les dévoilent;
Là se trahissent les maris
Dont puis sont dolents et marris.
Dalila la malicieuse,
Par sa caresse venimeuse,
Tondit à Samson le vaillant,
Le preux, le fort, le bataillant,
Tous les cheveux avec ses forces,
Dont il perdit toutes ses forces,
Un jour que le tenait dormant
En son giron paisiblement.
Trop fol il fut quand à la belle,
N'ayant rien de caché pour elle,

Que li fox contés li avoit,17371
Qui riens celer ne li savoit.
Mès n'en vuel plus d'exemples dire,
Bien vous puet ung por tous soffire.
Salemon néis en parole,
Dont ge vous dirai la parole
Tantost, por ce que ge vous ain:
De cele qui te dort où sain
Garde les portes de ta bouche,
Por foïr péril et reprouche[18].
Cest sermon devroit préeschier
Quicunques auroit homme chier,
Que tuit de fames se gardassent,
Si que jamès ne s'i fiassent.]
Si n'ai-ge pas por vous ce dit,
Car vous avés sans contredit
Tous jors été loiale et ferme.
L'Escriture néis afferme,
Tant vous a donné Diex sens fin,
Que vous estes sages sans fin.
L'Acteur.
Genius ainsinc la conforte,
Et de quanqu'il puet li enhorte
Qu'el laist du tout son duel ester:
Car nus ne puet riens conquester
En duel, ce dist, ne en tristece:
C'est une chose qui moult blece,
Et qui, ce dist, riens ne profite.
Quant il ot sa volenté dite,
Sans plus faire longue prière,
Il s'asiet en une chaiere

Tous ses secrets il ne cela;17587
Car tous elle les révéla,
Et la traîtresse, la parjure,
Le pela de sa chevelure.
Or cet exemple vous suffit;
Autant que tous seul il en dit.
Et Salomon parle de même;
Je vais, parce que je vous aime,
Citer son précepte divin:
«A celle qui dort sur ton sein
Les portes de ta bouche accroche,
Pour fuir et péril et reproche[18b]
Oui, quiconque aurait l'homme cher
Lui devrait ce sermon prêcher
Que tous des femmes se gardassent
Et que jamais ne s'y fiassent.]
Mais ceci pour vous n'ai pas dit,
Car vous avez, sans contredit,
Toujours été loyale et pure.
Du reste, affirme l'Écriture,
Tant Dieu vous a donné sens fin
Que vous êtes sage sans fin.
L'Auteur.
Génius ainsi la conforte
Et tant qu'il peut Nature exhorte
A sa peine et ses pleurs tarir;
Car nul ne peut rien obtenir
Par deuil, dit-on, ni par tristesse.
C'est une chose qui moult blesse
Et qui jamais n'a profité.
Quand il eut dit sa volonté,
Sans plus faire longue prière,
Il s'assied dedans une chaire