De jouste son autel assise,17401
Et Nature tantost s'est mise
A genous devant le provoire.
Mès sans faille, c'est chose voire,
Qu'el ne puet son duel oblier,
N'il ne l'en vuet jà plus prier,
Qu'il i perdroit sa poine toute;
Ains se taist, et la Dame escoute,
Qui dit par grant devocion,
En plorant, sa confession,
Que ge ci vous aporte escrite
Mot à mot si comme el l'a dite.

XCVI
Entendez icy par grant cure
La confession de Nature.
Cil Diex qui de bonté habonde,
Quant il si bien fist ce biau monde.
Dont il portoit en sa pensée
La belle forme porpensée
Tous jors en pardurableté
Ains qu'ele éust dehors esté:
Car là prist-il son exemplaire,
Et quanqu'il li fu necessaire;
Car s'il aillors le vosist querre,
Il n'i trovast ne ciel ne terre,
Ne riens dont aidier se péust,
Que nule riens dehors éust.
Car de noient fist tout saillir
Cil à qui riens ne puet faillir;
N'onc riens ne le mut à ce faire
Fors sa volenté debonnaire,

Près de l'autel, serein et doux.17619
Et tantôt s'est mise à genoux
Nature devant le bon prêtre.
Mais las! il faut le reconnaître,
Son deuil ne sait-elle oublier,
Et lui ne l'en veut plus prier,
Car il perdrait sa peine toute,
Mais se tait et la dame écoute,
Qui dit, par grand' dévotion,
En pleurant, sa confession
Qu'ici je vous rapporte écrite
Mot à mot, comme elle l'a dite.

XCVI
Entendez ici par grand' cure
La confession de Nature.
Quand Dieu, qui est toute bonté,
Fit le monde et l'immensité,
Dont il portait en sa pensée
La belle figure tracée,
Toujours de toute éternité,
Avant qu'elle eût parfaite été
(C'est là qu'il puisa son modèle
Et la matière originelle,
Car ciel ni terre il n'eût trouvé,
En vain eût-il tout observé,
Ni rien dont chose pût éclore,
Puisque rien n'existait encore;
Car du néant fit tout jaillir
Dieu à qui rien ne peut faillir.
Et rien non plus ne lui fit faire
Fors sa volonté débonnaire,

Large, cortoise, sans envie,17431
Qui fontaine est de toute vie.
Et le fist au commencement
D'une mace tant solement
Qui toute ert en confusion,
Sans ordre et sans distinccion:
Puis la devisa par parties
Qui puis ne furent departies,
Et tout par nombres asomma,
Et set combien en la somme a;
Et par raisonnables mesures
Termina toutes les figures,
Et les fist en rondece estendre
Por miex movoir, por plus comprendre,
Selonc ce que movables furent,
Et comprenables estre durent;
Et les mist en leus convenables,
Selonc ce qu'il les vit metables.
Les legieres en haut volerent,
Les pesans où centre avalerent,
Et les moiennes où mileu.
Ausinc sunt ordené li leu
Par droit compas, par droite espace.
Cis Diex méismes, par sa grace,
Quant il i ot, par ses devises,
Ses autres creatures mises,
Tant m'ennora, tant me tint chiere,
Qu'il m'establi sa chamberiere;
Servir m'i laisse et laissera
Tant cum sa volenté sera.
Nul autre droit ge n'i reclame,
Ains le merci quant il tant m'ame,
Que si très povre damoisele
A si grant maison et si bele.

Large, courtoise et sans dépit,17649
Source unique de ce qui vit),
Il le fit à travers l'espace,
D'abord seulement d'une masse
Qui n'était que confusion,
Sans ordre et sans distinction.
Puis la divisa par parties,
Qui puis ne furent désunies,
Et tout par ordre les rangea,
Et sait combien il y en a:
Et par raisonnables mesures
Termina toutes les figures
Et les fit en un cercle asseoir
Pour plus comprendre et mieux mouvoir,
Selon ce que muables furent
Et comprenables être durent,
Puis mit en convenables lieux
Selon que devaient être mieux.
Les légères en haut volèrent,
Lourdes au centre dévalèrent
Et les moyennes au milieu.
Ainsi le monde ordonna Dieu
Par droit compas, par droit espace.
Enfin quand il eut par sa grâce
Tout le reste distribué
Des créatures, à son gré,
Tant il m'honora, me tint chère,
Qu'il m'établit sa chambrière;
Servir m'y laisse et laissera
Tant que sa volonté sera.
Nul autre droit je ne réclame,
Mais le bénis de ce que dame
Si pauvre ait, en toute saison,
Si grande et si belle maison.