Les rais que le soleil lui lance17751
La claire part de sa substance,
Car ils passent tout au travers;
Par contre l'épaisse, au revers,
Prouve que les rais elle arrête,
Et par là son éclat conquête.
Pour vous faire comprendre mieux,
En guise de glose je veux,
En deux mots, un exemple mettre
Pour bien faire éclaircir la lettre.
Voyez le verre transparent;
Quand le soleil le va perçant,
S'il n'a rien, devant ni derrière,
D'épais qui fixe la lumière,
Il ne peut figures montrer,
Quand les rais des yeux rencontrer
N'y peuvent rien qui les retienne,
Par quoi la forme aux yeux revienne.
Mais du plomb, ou maint corps épais
Qui ne laisse passer les rais,
Qu'en l'autre face quelqu'un pose,
Reproduite il verra la chose:
Ou bien prenez un corps poli
Mat de lui-même ou par autrui,
Qui réfléchisse la lumière,
La chose y verrez nette et claire.
Ainsi la lune, astre inégal,
Est, de même que le cristal,
D'un côté transparente et claire,
Tout en ayant forme de sphère,
Et les rais ne peut retenir
D'où lueur lui puisse venir,
Outre ils passent; de l'autre épaisse,
Outrepasser les rais ne laisse,

Por ce pert par leus lumineuse,17565
Et par leus semble tenebreuse.
Et la part de la lune oscure
Nous représente la figure
D'une trop merveilleuse beste;
C'est d'ung serpent qui tient sa teste
Vers occident adès encline,
Vers orient sa queue afine;
Sor son dos porte ung arbre estant,
Ses rains vers orient estant;
Mès en estendant les bestorne,
Sor ce bestornéis sejorne
Uns hons sor ses bras apuiés,
Qui vers occident a ruiés
Ses piez et ses cuisses andeus,
Si com il pert au semblant d'eus.
Moult font ces planetes bonne euvre,
Chascune d'eles si bien euvre,
Que toutes sept point ne sejornent;
Par lor douze maisons s'en tornent[25],
Et par tous les degrez s'en corent,
Et tant cum doivent i demorent.
Et por bien la besoingne faire,
Tornans par movement contraire,
Sor le ciel chascun jor acquierent
Les porcions qui lor afierent
A lor cercles enteriner,
Puis recommencent sans finer,
En retardant du ciel le cors,
Por faire as élemens secors:
Car s'il pooit corre à délivre,
Riens ne porroit desouz li vivre.

Mais arrière les réfléchit17785
Et vivement à nos yeux luit:
Ainsi parfois est lumineuse
Et parfois semble ténébreuse.
Le côté de la lune épais
A nos yeux présente les traits
D'une trop merveilleuse bête.
C'est un long serpent qui sa tête
Toujours incline à l'occident,
Sa queue expire à l'orient;
Sur son dos un arbre il supporte,
Qui ses rameaux au levant porte
En les retournant à l'envers,
Et séjourne sur le revers
Appuyé sur ses bras, un homme,
Quelque chose comme un fantôme,
Ses pieds et ses cuisses ruant
A la fois contre l'occident.
Moult font ces planètes bonne œuvre,
Et chacune si bien manœuvre,
Que toutes sept, sans séjourner,
Par leurs douze maisons tourner[25b]
Voit-on, sans rester en arrière,
Gravir les degrés de la sphère,
Et, pour leur œuvre bien mener,
Dans le contraire sens tourner.
Puis sur le ciel chaque jour prennent
Les portions qui leur reviennent
Pour leur cercle entier accomplir,
Puis recommencent sans finir.
Du ciel ainsi le cours retardent
Et les éléments sauvegardent;
Car à sa guise, s'il courait,
Rien sous lui vivre ne pourrait.

Li biaus solaus qui le jor cause,17597
Qui est de toute clarté cause,
Se tient où mileu comme rois,
Trestous reflamboians de rois:
Où mileu d'aus a sa maison,
Ne ce n'est mie sans raison,
Car Diex li biaus, li fors, li sages,
Volt que fust ilec ses estages:
Car s'il plus bassement corust,
N'est riens qui de chaut ne morust;
Et s'il corust plus hautement,
Froit méist tout a dampnement.
Là départ sa clarté commune
As estoiles et à la lune,
Et les fait aparoir si beles,
Que la Nuit en fait ses chandeles,
Au soir, quant ele met sa table,
Por estre mains espoentable
Devant Acheron son mari
Qui moult en a le cuer mari,
Qu'il vosist miex sans luminaire
Estre avec la Nuit toute naire,
Si cum jadis ensemble furent,
Quant de premier s'entrecongnurent,
Que la Nuit en lor drueries
Conçut les trois forceneries
Qui sont en enfer justicieres,
Gardes felonesses et fieres.
Mès toutevois la Nuit se pense,
Quant el se mire en sa despense,
En son celier, ou en sa cave,
Que trop seroit hideuse et have,
Et face auroit trop tenebreuse,
S'el n'avoit la clarté joieuse

Le beau soleil qui le jour cause,17819
Qui est de toute clarté cause,
Comme un roi se tient au milieu
Flamboyant de rais et de feu.
Au milieu d'eux splendide il trône,
Et ce n'est pas sans raison bonne,
Car Dieu, le sage et tout-puissant,
Marqua sa place au firmament.
Car si plus basse était sa course,
Chaud brûlerait tout sans ressource,
Et s'il courait plus hautement,
Froid tuerait tout pareillement.
Ses feux il prodigue à chacune
Des étoiles, comme à la lune,
Et tant les fait belles que Nuit
Pour ses chandelles les choisit,
Au soir, quand elle met sa table,
Pour être moins épouvantable
Devant Achéron son mari,
Qui moult en a le cœur marri,
Et voudrait, sans lumière voire,
Être avec sa Nuit toute noire,
Comme ils se trouvèrent jadis
Quand d'abord ils s'étaient unis,
Et quand de leurs galanteries,
Nuit concevait les trois Furies,
Ces justicières de l'enfer,
Au cœur impitoyable et fier.
Mais toutefois Nuit de se dire,
Quand dans sa cave elle se mire,
Dans son cellier, dans son buffet,
Que trop hideuse elle serait,
Et face aurait trop ténébreuse,
N'était la clarté si joyeuse