Des cors du ciel reflamboians17631
Parmi l'air obscurci raians,
Qui tornoient en lor esperes,
Si cum l'establi Diex li peres.
Là font entr'eus lor armonies[26],
Qui sunt causes des melodies
Et des diversités de tons,
Que par acordance metons
En toutes manieres de chant:
N'est riens qui par celes ne chant,
Et muent par lor influences
Les accidens et les sustances
Des choses qui sunt souz la lune;
Par lor diversité commune
S'espoissent li cler élément,
Cler font les espés ensement;
Et froit, et chaut, et sec, et moiste,
Tout ainsinc cum en une boiste,
Font-il à chascuns cors venir,
Por lor pez ensemble tenir;
Tout soient-il contrariant,
Les vont-il ensemble liant;
Si font pez de quatre anemis,
Quant si les ont ensemble mis
Par atrempance covenable
A complexion raisonnable,
Por former en la meillor forme
Toutes les choses que ge forme.
Et s'il avient que soient pires,
C'est du deffault de lor matires.
Mès qui bien garder i saura[27],
Jà si bonne pez n'i aura,

Des astres du ciel flamboyants17853
Dans l'air obscurci rayonnants,
Et qui s'en vont emmi leur sphère
Tournoyants, comme Dieu le père
L'a dans sa sagesse établi.
Là tous, à travers l'infini,
Ils font entre eux leurs harmonies[26b]
Qui sont cause des mélodies
Et des diversités de tons
Que par accordance mettons
En tous nos chants, et sans lesquelles
Ne peuvent être chansons belles.
Par leur influence les corps
Ils corrigent et leurs rapports,
Et tout ce qui vit sous la lune
Par leur diversité commune,
Épais font les clairs éléments
Et font les épais transparents;
Le froid, le chaud, le sec, le moite,
Tout ainsi comme en une boîte,
Ils font à chaque corps venir
Pour leur paix ensemble tenir,
Et, si contraires qu'ils nous semblent,
Ils les joignent et les assemblent.
Amis font ces quatre ennemis,
Quand ils les ont ensemble mis,
Par tempérance convenable
A complexion raisonnable,
Pour en l'état parfait former
Tout ce que je dois transformer,
Et quand une chose est mal faite
C'est qu'est sa matière imparfaite.
Mais qui bien regarder saura[27b]
Onc si bon accord n'y verra

Que la chalor l'umor ne suce,17663
Et sans cessier gâte et manjuce
De jor en jor, tant que venuë
Soit la mort qui lor est déuë
Par mon droit establissement,
Se Mort ne lor vient autrement,
Qui soit par autres cas hastée,
Ains que l'umor soit dégastée.
Car, jà soit ce que nus ne puisse
Par medicine que l'en truisse,
Ne par riens que l'en sache ongier,
La vie du cors alongier,
Se sai-ge bien que de legier
La se puet chascuns abregier.
Car mains acorcent bien lor vie
Ains que l'umor soit defaillie,
Par eus faire noier ou pendre,
Ou par quelque peril emprendre,
Dont ains qu'il s'en puissent foïr,
Se font ardoir, ou enfoïr;
Ou par quelque meschief destruire,
Par lor faiz folement conduire,
Ou par lor privés anemis
Qui mains en ont sans coupe mis
Par glaive à mort, ou par venins,
Tant ont les cuers faus et chenins;
Ou par chéoir en maladies
Par maus governemens de vies,
Par trop dormir, par trop veillier,
Trop reposer, trop traveillier,
Trop engressier, et trop sechier,
Car en tout ce puet-l'en pechier;
Par trop longuement géuner,
Par trop de deliz aüner,

Que la chaleur toujours n'épuise17887
L'humeur, et ne suce et tamise,
De jour en jour, jusqu'au moment
Où Mort vient qui les corps attend,
A leur naturelle échéance,
A moins que Mort ne la devance
Par quelque hâtif accident
Avant complet épuisement.
Car au pouvoir n'est de personne,
Par médecine que l'on donne,
Ni par baume, ni par onguent,
D'allonger la vie un instant,
Tandis que chacun au contraire
Peut mettre fin à sa carrière.
Avant que l'humeur n'ait son cours
Fini, maints abrégent leurs jours,
Et courent se noyer ou pendre,
Ou quelque péril entreprendre,
Et devant que leurs jours finir,
Se font brûler ou enfouir,
Ou par quelque accident détruire,
Pour n'avoir pas su se conduire,
Ou par leurs mortels ennemis,
Qui peut-être en ont déjà mis
Maintes fois, sans raison ni trève,
Bien d'autres à mort par le glaive,
Les embûches et le poison,
Tant le cœur ont lâche et félon.
D'autres meurent de maladie
Pour avoir mal réglé leur vie,
Pour trop dormir, pour trop veiller,
Trop reposer, trop travailler,
Trop engraisser, trop maigrir même
(La conséquence en est la même),

Par trop de mesaises avoir,17697
Trop esjoïr, et trop doloir;
Par trop boivre, par trop mangier,
Par trop lor qualité changier,
Si cum il pert méismement
Quant il se font soudainement
Trop chaut avoir, trop froit sentir,
Dont à tard sunt au repentir;
Ou par lor coustumes muer,
Qui moult de gens refait tuer,
Quant sodainement les remuent;
Maint s'en griévent et maint s'en tuent.
Car les mutacions sodaines
Sunt trop à Nature grevaines,
Si qu'il me font en vain pener
D'eus à naturel mort mener.
Et jà soit ce que moult mesfacent,
Quant contre moi tel mort porchacent,
Si me poise-il moult toutevoies,
Quant il demorent entre voies,
Comme chetis et recréans,
Vaincuz par mors si meschéans[28],
Dont bien se péussent garder,
S'il se vosissent retarder
Des outrages et des folies
Qui lor font acorcir lor vies
Ains qu'il aient atainte et prise
La bonne que ge lor ai mise.