Ou pour trop longuement jeûner,17921
Aux plaisirs trop s'abandonner,
Trop avoir de douleur, de joie,
De la misère être la proie,
Ou pour trop boire ou trop manger,
Ou pour trop brusquement changer,
Comme on voit en mainte occurrence,
Quand ils se font par imprudence
Trop chaud avoir, trop froid sentir,
Dont plus tard sont au repentir,
Ou pour changer leurs habitudes,
Ce sont là changements trop rudes
Et qui font maintes gens périr,
Au moins grièvement pâtir.
Car tous ces changements rapides
Sont trop à Nature perfides,
Si bien qu'ils me font trop peiner
Pour jusqu'à la fin les mener.
Or combien que ceux-ci me fassent
Grand deuil, quand telle mort pourchassent,
J'ai trop grand' peine toutefois
Lorsqu'en chemin rester les vois
Chétifs, languissants, pitoyables,
Vaincus par les mœurs déplorables
Dont bien se pouvaient-ils garder,
S'ils avaient voulu s'écarter
Des grands excès et des folies
Qui leur font abréger leurs vies,
Avant d'avoir atteint et pris
Le but que j'avais pour eux mis.
XCVII
Comment Nature se plaint cy17725
Des deuils qu'ils firent contre luy.
Empedocles mal se garda[29],
Qui tant ès livres regarda,
Et tant ama Philosophie,
Plains, espoir, de melancolie,
C'oncques la mort ne redouta,
Mès tout vif el feu se bouta,
Et joinz piez en Ethna sailli,
Por monstrer que bien sunt failli
Cil qui la mort vuelent douter,
Por ce s'i volt de gré bouter.
N'en préist or ne miel, ne sucre,
Ains eslut ilec son sepucre
Entre les sulphureux boillons.
Origenes, qui les coillons[30]
Se copa, moult poi me prisa,
Quant à ses mains les encisa,
Por servir en devocion
Les dames de religion,
Si que nus souspeçon n'éust
Que gesir o eles péust.
Si dit-l'en que les destinées
Lor orent tex mors destinées,
Qui tel éur lor ont méu
Dès lors qu'il furent concéu,
Et qu'il pristrent lor nacions
En teles constellacions,
Que par droite nécessité,
Sans autre possibilité,
XCVII
Comment se plaint ici Nature17951
Du deuil que pour l'homme elle endure.
Empédocle mal se garda[29b];
Tant les livres il regarda
Et tant aima philosophie,
Que tout plein de mélancolie
La mort oncques ne redouta,
Mais tout vif pieds joints se jeta
Dans l'Etna, brûlantes abîmes,
Montrant combien pusillanimes
Sont ceux qui redoutent la Mort.
Pour ce le fit; mais il eut tort;
Car il n'en prit ni miel ni sucre,
Mais choisit sans plus son sépulcre
Emmi les sulfureux bouillons.
Origène, qui les couillons[30b]
Se coupa, m'insultait de même,
Quand il se mutilait lui-même
Pour servir en dévotion
Les dames de religion,
Et dissuader les fidèles
Qu'il eût pu coucher avec elles.
Or dit-on bien, c'est que le sort
Pour eux assignait telle mort,
Car écrite est la destinée
D'une personne aussitôt née;
C'est qu'eut lieu leur conception
Sous telle constellation,
Qu'en dépit de la résistance,
Combien soit dure la sentence,
C'est sans pooir de l'eschever,17755
Combien qu'il lor doie grever,
Lor convient tel mort recevoir:
Mès ge sai bien tretout de voir,
Combien que li ciel i travaillent,
Qui les meurs naturiex lor baillent
Qui les enclinent à ce faire,
Qui les font à cele fin traire
Par la matiere obeissant,
Qui lor cuer va si flechissant.
Si puéent-il bien par doctrine,
Par norreture nete et fine,
Par sivre bonnes compaignies
De sens et de vertuz garnies,
Ou par aucunes medicines
Por qu'el soient bonnes et fines,
Et par bonté d'entendement,
Procurer qu'il soit autrement,
Por qu'il aient, comme senés,
Lor meurs naturez refrenés.
Car quant de sa propre nature
Contre bien et contre droiture
Se vuet homme, ou fame atorner,
Raison l'en puet bien destorner,
Por qu'il la croie solement;
Lors ira la chose autrement.
Car autrement puet-il bien estre,
Que que facent li cors celestre
Qui moult ont grant pooir sans faille,
Por que Raison encontre n'aille.
Mès n'ont pooir contre Raison,
Car bien set chascuns sages hon
Qu'il ne sunt pas de Raison mestre,
N'il ne la firent mie nestre.
Et par droite nécessité,17981
Sans autre possibilité,
Devait ainsi finir leur vie.
Mais la fatalité je nie.
Tout ce que peut faire le ciel,
C'est leur donner mœurs et cœur tel
Qu'ils soient enclins à faire chose
Qui de leur trépas soit la cause,
Par la matière dominés
Dont les cœurs sont esclaves nés.
Mais tous ils peuvent par doctrine,
Éducation nette et fine,
Par un bon commerce d'amis
De sens et de vertus garnis,
Ou par aucunes médecines,
Pourvu que soient bonnes et fines,
Et par bonté d'entendement
Obtenir qu'il soit autrement.
Il suffit que sages se tiennent
Et leurs mœurs natives refrènent.
Oui, car Raison peut détourner
Homme ou femme, lorsque tourner
Il veut de sa propre nature
Contre bien et contre droiture;
Qu'il l'écoute tant seulement,
Lors ira la chose autrement;
Car autrement peut-il bien être.
Les astres qui nous ont vu naître
Ont, c'est vrai, grand pouvoir sur nous,
Mais Raison les domine tous.
Contre elle nulle est leur puissance;
Car ne tenant d'eux sa naissance,
A leur joug point ne se soumet
Raison, le sage bien le sait.