Mès de soldre la question17789
Comment predestinacion[31]
De la divine prescience,
Pleine de toute porvéance,
Puet estre o volenté délivre,
Fort est as gens laiz à descrivre;
Et qui vodroit la chose emprendre,
Trop lor seroit fort à entendre,
Qui lor auroit néis soluës
Les raisons encontre méuës.
Mais il est voirs, que qu'il lor semble,
Que s'entre-soffrent bien ensemble;
Autrement cil qui bien feroient,
Jà loier avoir n'en devroient,
Ne cis qui de pechier se paine
Jamès n'en devroit avoir paine,
Se tele estoit la vérité
Que tout fust par necessité:
Car cil qui bien faire vorroit,
Autrement faire ne porroit;
Ne cil qui le mal vorroit faire,
Ne s'en porroit mie retraire:
Vosist ou non, il le feroit,
Puisque destiné li seroit.
Et si porroit bien aucun dire,
Por desputer de la matire,
Que Diex n'est mie decéus
Des faiz qu'il a devant séus;
Dont avendront-il sans doutance
Si cum il sunt en sa science;
Mès il set quant il avendront,
Comment et quel chief il tendront:
Car s'autrement estre péust,
Que Diex avant ne le séust,
Mais ce qui confond le vulgaire,18015
C'est d'allier de façon claire
Le libre arbitre de Raison
Et la prédestination[31b]
De la divine prescience
Pleine de toute prévoyance.
Et qui la chose entreprendrait
A peine entendre lui ferait,
Une fois toutes réfutées
Les raisons encontre objectées.
On ne peut nier tout d'abord
Qu'elles vivent en bon accord;
Car autrement la bienfaisance
Nul droit n'aurait à récompense,
Si telle était la vérité
Que tout fût par nécessité;
Pas plus que ne serait blâmable
D'aucune faute le coupable,
Puisque tel qui le bien ferait
Autrement faire ne pourrait,
Ni tel qui le mal voudrait faire
Ne pourrait au mal se soustraire,
Bon gré, malgré le mal ferait
Qui prédestiné lui serait.
Il est vrai que maints pourraient dire
Pour ce mien argument détruire:
«Non, Dieu jamais ne s'est déçu,
Et le fait qu'il a préconçu
Doit advenir tel, sans doutance,
Qu'il l'avait en sa connaissance;
Car il sait quand il adviendra,
Comment, quelle fin il aura.
Car autrement s'il pouvait être
Qu'avant Dieu ne pût tout connaître,
Il ne seroit pas tous-poissans,17823
Ne tous bons, ne tous congnoissans,
N'il ne seroit pas soverains,
Li biaus, li douz, li premerains;
N'il ne sauroit nés que nous fommes[32],
Ains cuideroit avec les hommes
Qui sunt en douteuse créance,
Sans certaineté de science.
Mès tel error en Diex retraire,
Ce seroit déablie à faire:
Nus hons ne la devroit oïr
Qui de Raison vosist joïr.
Dont convient-il par vive force,
Quant voloir d'omme à riens s'efforce,
De quanqu'il fait qu'ainsinc le face,
Pense, die, voille ou porchace:
Donc est-ce chose destinée
Qui ne puet estre destornée,
Dont se doit-il, ce semble, ensivre
Que riens n'ait volenté délivre.
Et se les destinées tiennent
Toutes les choses qui aviennent,
Si cum cist argument le prueve,
Par l'aparence qu'il i trueve,
Cil qui bien euvre, ou malement,
Quant il ne puet faire autrement,
Quel gré l'en doit dont Diex savoir,
Ne quel poine en doit-il avoir?
S'il avoit juré le contraire,
N'en puet-il autre chose faire.
Donc ne feroit pas Diex justice
De bien rendre et de pugnir vice.
Il ne serait pas tout-puissant18049
Ni tout bon, ni tout connaissant,
Ni de tout le souverain maître,
Source de tout ce qui doit naître;
Il ne pourrait même savoir
Ce qu'il nous plairait de vouloir[32b],
Et compterait avec les hommes
Douteux, ignorants que nous sommes,
Sans certitude et sans savoir.
Telle erreur en Dieu concevoir,
Lors diront-ils, n'en doutez mie,
Ce serait trop grand' diablerie
Qu'oncques nul ne devrait ouïr
Qui de raison voudrait jouir.
Donc quand un homme quelque chose
Veut faire, quoi qu'il se propose
Ou dise, ou pense, malgré lui
Il faudra qu'il le fasse ainsi;
Donc c'est chose prédestinée
Qui ne peut être détournée,
Et clairement vous pouvez voir
Que nul n'a son libre vouloir.»
Or donc, si le destin s'impose
Dans l'avenir à toute chose,
Comme le prouve l'argument
(En apparence évidemment),
Qui le bien ou le mal préfère,
Quand il ne peut autrement faire,
Quel gré Dieu lui doit-il savoir?
Quelle peine en doit-il avoir?
Se fût-il juré le contraire,
Autre chose il ne saurait faire.
Dieu serait injuste en rendant
Le bien, le vice punissant.
Car comment faire le porroit?17855
Qui bien regarder i vorroit,
Il ne seroit vertus, ne vices,
Ne sacrefier en calices,
Ne Diex prier riens ne vaudroit,
Quant vices et vertus faudroit;
Ou se Diex justice faisoit,
Cum vices et vertus ne soit,
Il ne seroit pas droituriers,
Ains clameroit les usuriers,
Les larrons et les murtriers quites,
Et les bons et les ypocrites
Tous peseroit à pois oni.
Ainsinc seroient bien honi
Cil qui d'amer Diex se travaillent,
S'il à s'amor en la fin faillent;
Et faillir les i convendroit,
Puisque la chose à ce vendroit
Que nus ne porroit recovrer
La grâce Diex por bien ovrer.
Mès il est droituriers sans doute,
Car bontés reluit en li toute;
Autrement seroit en defaut
Cil en cui nule riens ne faut.
Donc rent-il, soit gaaing ou perte,
A chascun selonc sa deserte;
Donc sunt toutes euvres meries,
Et les destinées peries
(Au mains si cum gens laiz entendent),
Qui toutes choses lor presentent,
Bonnes, males, fauces et vaires,
Par avenemens necessaires;
Et franc voloir est en estant,
Que tex gens vont si mal traitant.