Car comment le pourrait-il faire?18083
Pour celui qui bien considère,
Vertu ni vice ne serait;
Donc prier Dieu rien ne vaudrait,
Ni sacrifier en calice,
S'il n'y avait vertu ni vice.
Et quand Dieu justice rendrait,
Vice et vertu s'il ne comptait,
Il ferait certes fausse route,
Car il tiendrait quittes, sans doute,
Usuriers, meurtriers, larrons;
Les hypocrites et les bons
Pèserait en même balance,
Et frapperait par ignorance
Ceux qui, cultivant son amour,
A la fin failliraient un jour.
Et certe ils n'en seraient pas cause,
Puisqu'à ce point viendrait la chose
Que nul, pour sa grâce obtenir,
A son gré ne pourrait agir.
Mais Dieu est juste sans nul doute,
Car en lui bonté reluit toute;
Autrement faillirait celui
Qui pourtant jamais n'a failli.
Il rend au juste, à l'hypocrite,
A chacun selon son mérite;
Donc tous les actes sont payés,
Et sont tous les destins niés
Comme les entend le vulgaire,
Qui, par une loi nécessaire,
Tout leur impute sans raison,
Soit vrai, soit faux, mauvais ou bon,
Et la libre volonté reste
Que cette gent si fort moleste.
Mès qui revoldroit oposer,17889
Por destinées aloser,
Et casser franche volenté,
(Car maint en ont esté tenté);
Et diroit de chose possible,
Combien qu'el puisse estre faillible,
Au mains quant ele est avenuë,
S'aucuns l'avoit devant véuë,
Et déist, tel chose sera,
Ne riens ne l'en destornera,
N'auroit-il pas dit verité?
Donc seroit-ce nécessité.
Car il s'ensieut, se chose est vaire,
Donques est-ele nécessaire
Par la convertibilité
De voir et de nécessité:
Donc convient-il qu'el soit à force,
Quant nécessité s'en efforce.
Qui sor ce respondre vorroit,
Eschaper comment en porroit?
Certes il diroit chose vaire,
Mès non pas por ce nécessaire:
Car comment qu'il l'ait ains véuë,
La chose n'est pas avenuë
Par nécessaire avenement,
Mès par possible solement.
Car s'il est qui bien i regart,
C'est nécessité en regart,
Et non pas nécessité simple:
Si que ce ne vaut une guimple,
Et se chose à venir est vaire,
Donc est-ce chose nécessaire;
Car tele vérité possible
Ne puet pas être convertible
Mais pour la libre volonté18117
Détruire (dont maint fut tenté),
Et la fatalité défendre,
J'en vois autre argument répandre,
Chose possible discutant,
Quoique incertaine cependant,
Jusqu'à ce que soit advenue:
«Or si quelqu'un, l'ayant prévue,
Disait: Telle chose sera,
Et rien ne l'en détournera;
Ne serait-ce vérité claire
Que c'était chose nécessaire?
Donc sont une, en réalité,
Certitude et nécessité,
D'où l'on doit forcément conclure
Qu'est nécessaire chose sûre;
Car rien n'est sûr absolument
Qui n'advient nécessairement.»
Pour ce bel argument confondre,
Voici ce qu'il faudrait répondre:
Qu'il ait dit chose sûre, bon,
Mais pour ce nécessaire, non.
Car malgré qu'il l'ait bien prévue,
La chose n'est pas advenue
Par nécessaire avènement,
Mais par possible seulement.
Car, pour peu que ma glose on suive,
C'est nécessité relative
Et non pure nécessité;
Donc c'est folie en vérité
Que chose qui se doive faire
Soit absolument nécessaire.
Or si possible vérité,
Avec pure nécessité
Avec simple nécessité,17923
Si comme simple vérité:
Si ne puet tel raison passer
Por franche volenté casser.
D'autre part, qui garde i prendroit,
Jamès as gens ne convendroit
De nule chose conseil querre,
Ne faire besoingnes en terre:
Car porquoi s'en conseilleroient,
Ne besoingnes por quoi feroient,
Se tout iert avant destiné
Et par force déterminé?
Por conseil, por euvres de mains,
Jà n'en seroit ne plus ne mains,
Ne miex ne pis n'en porroit estre,
Fust chose née ou chose à nestre,
Fust chose faite ou chose à faire,
Fust chose à dire ou chose à taire.
Nus d'aprendre mestier n'auroit,
Sans estuide des ars sauroit
Quanqu'il saura, s'il estudie,
Par grant travail toute sa vie.
Mès ce n'est pas à otroier,
Donc doit-l'en plainement noier
Que les euvres d'umanité
Aviengnent par nécessité:
Ains font bien ou mal franchement
Par lor voloir tant solement;
N'il n'est riens fors eus, au voir dire,
Qui tel voloir lor face eslire,
Que prendre ou laissier les poïssent,
Se de raison user vosissent.
Mès or seroit fort à respondre
Por tous les argumens confondre
Ni vérité toute absolue18151
Ne peut être oncques confondue,
Tel argument ne peut passer
Pour le libre arbitre casser.
D'autre part, pour qui bien raisonne,
Jamais sur la terre personne
Ne voudrait nul projet bâtir,
A nul travail s'assujettir.
Car pourquoi tant de peine prendre,
Tant de vains projets entreprendre,
Si tout était prédestiné
Et par force déterminé?
Soit chose née ou chose à naître,
Ni mieux, ni pis n'en pourrait être,
Ni plus, ni moins, et nos projets,
Nos efforts ne mûraient jamais
Soit chose faite ou chose à faire,
Soit chose à dire ou chose à taire.
Nul besoin d'apprendre il n'aurait;
Des arts sans étude il saurait
Ce qu'il saura s'il étudie,
Par grand travail, toute sa vie.
Mais ce point ne peut s'octroyer;
Donc on doit pleinement nier
Que jamais aucune œuvre humaine
Par nécessité pure advienne.
Bien ou mal, l'homme librement
Agit, de son gré seulement,
Et fors lui, rien n'est, à vrai dire,
Qui tel vouloir lui fasse élire:
Il peut le prendre ou le laisser
De sa raison s'il veut user.
Mais on aurait trop à répondre
Pour tous les arguments confondre