Que l'en puet encontre amener.17957
Maint se voldrent à ce pener,
Et distrent, par sentence fine,
Que la prescience devine
Ne met point de nécessité
Sor les euvres d'umanité:
Car bien se vont aparcevant,
Por ce que Diex les sot devant,
Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent
Par force, ne que tex fins tiengnent;
Mès por ce qu'eles avendront
Et tex chief ou tex fin tendront,
Por ce les set ains Diex, ce dient.
Mès cist mauvesement deslient
Le neu de ceste question:
Car qui voit lor entencion
Et se vuet à raison tenir,
Li fait qui sunt à avenir,
Se cist donnent voire sentence,
Causent en Diex la prescience,
Et la font estre nécessoire.
Mès moult est grant folie à croire
Que Diex si foiblement entende,
Que son sens d'autrui fait despende;
Et cil qui tel sentence sivent,
Contre Diex malement estrivent,
Quant vuelent par si fabloier
Sa prescience afébloier.
Ne Raison ne puet pas entendre
Que l'en puisse à Diex riens aprendre:
N'il ne porroit certainement
Estre sages parfaitement,
S'il ert en tel defaut trovés,
Que cis cas fust sor li provés.

Que l'on peut encontre amener.17185
Or maints s'y voulurent peiner,
Et dirent, par sentence fine,
Que la prescience divine
N'implique point nécessité
Pour les œuvres d'humanité.
Ce n'est pas parce que l'a sue
Dieu devant, ou qu'il l'a prévue,
Que doit telle chose advenir,
Ou de telle façon finir;
C'est parce qu'il faut qu'elle arrive
Et que telle marche elle suive
Que Dieu le sait auparavant.
Ceux-là tranchent mauvaisement
La question. Pour l'âme fine
Qui leur intention devine
Et se veut à raison tenir,
Tretout ce qui doit advenir,
Si véritable est leur sentence,
En Dieu cause la prescience
Qui tout rend nécessaire alors.
Mais fol est de croire dès lors
Que Dieu si faiblement entende
Que son sens d'un autre dépende,
Et telle thèse soutenir,
C'est Dieu mauvaisement honnir;
C'est amoindrir sa prescience
Par vains discours, vaine science,
Et Raison ne peut concevoir
Que Dieu puisse par nous savoir.
Si cette chose était prouvée
Contre sa science éprouvée,
Il ne pourrait certainement
Être sage parfaitement.

Donc ne vaut riens ceste response,17991
Qui la Diex prescience esconse,
Et repont sa grant porvéance
Soz les ténebres d'ignorance,
Qu'el n'a pooir, tant est certaine,
D'aprendre riens par euvre humaine:
Et s'el le pooit, sans doutance,
Ce li vendroit de non-poissance,
Qui rest dolor à recenser,
Et pechiés néis du penser.
Li autre autrement en sentirent,
Et selonc lor sens respondirent,
Et s'acorderent bien sans faille
Que des choses, comment qu'il aille,
Qui vont par volenté délivre,
Si comme eleccion les livre,
Set Diex quanqu'il en avendra,
Et quel fin chascune tendra,
Par une adicion legiere,
C'est assavoir en tel maniere
Cum eles sunt à avenir;
Et vuelent par ce sostenir
Qu'il n'i a pas nécessité,
Ains vont par possibilité,
Si qu'il set quel fin eus feront,
Et s'eus seront ou non seront.
Tout si set-il bien de chascune,
Que de deus voies tendra l'une:
Ceste ira par négacion,
Ceste par affirmacion,
Non pas si terminéement
Que n'aviengne espoir autrement:
Car bien puet autrement venir.
Se franc voloir s'i vuet tenir.

Donc rien ne vaut telle sentence,18219
Qui de Dieu voile la science,
Et sa Providence obscurcit
De l'ignorance sous la nuit.
Elle ne peut, tant est certaine,
Apprendre rien par œuvre humaine;
Car (chose horrible à prononcer,
Péché rien que de le penser!)
S'elle le pouvait, sans doutance,
Cela lui viendrait d'impuissance.
D'autres pensèrent autrement,
Et d'après eux voici comment
Il faut comprendre la matière.
Pour accorder chaque manière,
Ils dirent que, dans tous les cas,
De toutes choses ici-bas
Qui de notre volonté naissent,
Puis à notre gré vont et cessent,
Dieu sait tout ce qu'il adviendra
Et quelle fin chacune aura
Par une addition légère:
Or c'est assavoir la manière
Comme elles doivent advenir.
Ils veulent par là soutenir
Qu'il sait la fin de toute chose,
Si ce sera, pour quelle cause,
Non de toute nécessité,
Mais bien par possibilité.
Ce qu'il sait, c'est que chose toute
Prendra par l'une ou l'autre route:
Ce sera par négation
Ou bien par affirmation;
Mais non de si définitive
Façon, que par l'autre n'arrive,

Mais comment osa nus ce dire,18025
Comment osa tant Diex despire,
Qu'il li donna tel prescience,
Qu'il n'en set riens fors en doutance,
Quant il n'en puet aparcevoir
Determinablement le voir?
Car quant d'un fait la fin saura,
Jà si séuë ne l'aura,
Quant autrement puet avenir.
S'il li voit autre fin tenir
Que cele qu'il aura séuë,
Sa prescience iert decéuë,
Comme mal certaine, et semblable
A opinion decevable,
Si comme avant monstré l'avoie.
Li autre alerent autre voie,
Et maint encor à ce se tiengnent,
Qui dient des faiz qui aviengnent
Ça jus par possibilité,
Qu'il vont tuit par nécessité
Quant à Diex, non pas autrement:
Car il set terminéement
De tous jors, et sans nule faille,
Comment que de franc voloir aille,
Les choses ains que faites soient,
Quelcunque fin que eles oient,
Et par science nécessoire;
Sans faille il dient chose voire,
De tant que tuit à ce s'acordent,
Et por verité le recordent,
Qu'il a nécessaire science,
Et de tous jors, sans ignorance,