Puisque rien n'est exécuté18253
Que par la libre volonté.
Mais comment osa-t-on ce dire
Et Dieu tellement circonscrire
Que son immense entendement
Ne sache que douteusement,
Puisqu'avant ne saurait connaître
Absolument ce qui peut être?
Car d'un fait quand la fin saura
Jamais si sûr il n'en sera
Qu'advenir autrement ne puisse.
S'il advient que ce fait finisse
Autrement qu'il l'aura prévu,
Lors son savoir sera déçu
Comme impuissant, et tout semblable
A opinion décevable
Comme céans vous l'ai prouvé.
Pour finir, d'autres ont trouvé
Une autre voie où maints se tiennent,
Disant: Tous les faits qui adviennent
Ci-bas par possibilité
Arrivent par nécessité,
Mais pour Dieu seul, souverain maître
Car toujours il devra connaître
Absolument, rien excepté,
Malgré la libre volonté,
Choses avant que ne soient nées,
Comment qu'elles soient terminées,
Il le sait par nécessité.
Ceux-là disent la vérité.
Car il est au moins une chose
Qui sans discussion s'impose
Et qu'on admet pour vérité:
C'est que, de toute éternité,

Set-il comment iront li fait.18057
Mès contraignance pas n'i fait,
Ne quant à soi, ne quant as hommes:
Car savoir des choses les sommes,
Et les particularités
De toutes possibilités,
Ce li vient de la grant poissance
De la bonté de sa science,
Vers qui riens ne se puet repondre.
Et qui voldroit à ce respondre
Qu'il mete ès fais necessité,
Il ne diroit pas vérité;
Car por ce qu'il les set devant,
Ne sont-il pas, de ce me vant,
Ne por ce qu'il sunt puis, jà voir
Ne li feront devant savoir.
Mès por ce qu'il est tous poissans,
Tout bien et tout mal congnoissans,
Por ce set-il du tout le voir,
Si que riens nel' puet decevoir.
Riens ne puet estre qu'il ne voie,
Et por tenir la droite voie,
Qui bien voldroit la chose emprendre,
Qui n'est pas legiere à entendre,
Ung gros exemple en porroit metre
As gens laiz qui n'entendent letre:
Car tex gens vuelent grosses choses,
Sans grant sostiveté de gloses.
S'uns hons par franc voloir faisoit
Une chose, quelle qu'el soit,
Ou du faire se retardast,
Por ce que se l'en l'esgardast,

Il a nécessaire science,18287
Et que, sans la moindre ignorance,
Il sait comment tout sera fait.
Mais contrainte aucune n'y met,
Ni quant à soi, ni quant aux hommes.
Car savoir des choses les sommes
Et les particularités
De toutes possibilités
Lui vient de la grande puissance
De la bonté de sa science,
Que rien ne saurait abuser.
Et tel qui pourrait m'opposer
Qu'aux faits nécessité Dieu donne
Se tromperait, ne vous étonne;
Ce n'est pas parce qu'il les sait
Qu'ils seront, pas plus que ce n'est
Parce que les faits doivent être
Un jour, qu'il les pourra connaître;
Mais parce qu'il est tout puissant,
Tout bien et tout mal connaissant,
Rien ne peut être qu'il ne voie;
De tout la vérité flamboie
Pour lui, rien ne le peut tromper.
Mais droit au but je vais couper:
Si quelqu'un voulait entreprendre
De faire au vulgaire comprendre
Ce point savant, prendre pourrait
Un gros exemple clair et net,
Car gens lourds veulent grosses choses
Sans grand' subtilité de gloses.
Si de sa propre volonté
Dedans son cœur a médité
Quelqu'un de faire quelque chose,
Soit qu'il la fasse, soit qu'il n'ose,

Il en auroit honte et vergoingne,18089
Tel porroit estre la besoingne;
Et uns autres riens n'en séust
Devant que cil faite l'éust,
Ou qu'il l'éust lessiée à faire,
S'il se volt miex du fait retraire:
Cil qui la chose après sauroit,
Jà por ce mise n'i auroit
Nécessité ne contraingnance;
Et s'il en éust la science
Ausinc bien éue devant,
Mès que plus ne l'alast grevant,
Ains le séust tant solement,
Ce n'est pas empéeschement
Que cil n'ait fait, ou ne féist
Ce qui li pléust ou séist,
Ou que du faire ne cessast,
Se sa volenté li lessast,
Qu'il a si franche et si délivre,
Qu'il puet le fait foïr ou sivre.
Ausinc Diex, et plus noblement,
Et tout déterminablement
Set les choses à avenir,
Et quel chief el ont à tenir,
(Comment que la chose puist estre
Par la volenté de son mestre
Qui tient en sa subjeccion
Le pooir de l'eleccion,
Et s'encline à l'une partie
Par son sens ou par sa folie):
Et set les choses trespassées,
Ains qu'eles fussent compassées,

Et reste un moment indécis18321
Parce qu'il craint d'être surpris,
Et d'en avoir honte et vergogne
Ce sera possible besogne.
Mettons que personne n'en sût
Rien, avant que faite il ne l'eût,
Ou bien qu'il l'eût laissée à faire,
Si s'en abstenir il préfère:
Tel qui la chose après saurait,
Jamais pour ce mis n'y aurait
Nécessité ni contraignance,
Et s'il en avait connaissance
Par aventure, un peu devant,
Sans s'y opposer cependant,
Pour, sans plus, le savoir d'avance,
Il n'empêcherait pas, je pense,
Que ne fit l'autre, ou n'eût pas fait
A son gré ce qui lui plaisait,
Où se dispensât de le faire
Selon sa volonté plénière,
Car franc et libre est son penser;
Il peut le fait suivre ou laisser.
Mais Dieu de plus noble manière,
Plus absolue et plus entière,
Connaît les choses à venir
Et comme elles doivent finir,
Comment que la chose puisse être
Par la volonté de son maître,
Qui sa détermination
Tient toute en sa sujétion
Et s'incline à l'une partie
Par son bon sens ou sa folie.
Dieu sait aussi les faits passés,
Avant qu'ils ne soient compassés;