Et de ceus qui les faiz cesserent18121
Set-il, s'à faire les laisserent
Por honte, ou por autre achoison,
Soit raisonnable ou sans raison,
Si cum lor volenté les maine.
Car ge sui tretoute certaine
Qu'il sunt de gens à grant planté
Qui de mal faire sunt tenté:
Toutevois à faire le laissent,
Dont aucuns en i a qui cessent
Por vivre vertueusement,
Et por l'amor Diex solement,
Qu'ils sunt de meurs bien acesmé;
Mès cil sunt moult à cler semé.
L'autre qui de pechier s'apense,
S'il n'i cuidoit trover deffense,
Toutevois son corage donte
Por paor de poine ou de honte.
Tout ce voit Diex apertement
Devant ses yex presentement,
Et toutes les condicions
Des faiz et des entencions.
Riens ne se puet de li garder,
Jà tant ne saura retarder;
Car jà chose n'iert si loingtaingne,
Que Diex devant soi ne la tiengne
Ausinc cum s'ele fust presente:
Demeurt dix ans, ou vingt, ou trente,
Voire cinq cens, voire cent mile,
Soit en foire, à champ ou à vile,
Soit honeste, ou desavenant,
Si la voit Diex dès maintenant
Ainsinc cum s'el fust avenuë:
Et de tous jors l'a-il véuë

Et ceux qui certains faits laissèrent,18355
Il sait bien qu'ils s'en dispensèrent
Par honte, ou par autre sujet,
Par raison, ou par intérêt,
Comme leur volonté les mène.
Car je suis tretoute certaine
Qu'il est de gens grand' quantités
Qui du mal faire sont tentés,
Toutefois à faire le laissent.
Aucuns j'en sais même qui cessent
Pour vivre vertueusement,
Pour l'amour de Dieu seulement.
(Mais ces âmes si bien formées
Elles sont bien claires semées!)
L'autre enfin qui pense au péché,
Sûr de n'être point empêché,
Ses passions toutefois dompte
Par peur de remords et de honte.
Tout cela Dieu voit clairement
Devant ses yeux présentement
Et les conditions, les causes,
Des intentions et des choses.
Rien ne se peut de lui garder,
Le moment aura beau tarder;
Car il n'est chose si lointaine
Que Dieu devant soi ne la tienne
Comme s'il l'avait là céans.
Fût-ce dans dix, vingt ou trente ans,
Voire cinq cents, voire cent mille,
Fût-ce en foire, aux champs, à la ville,
Honnête ou vile, clairement,
Oui, Dieu la voit tout maintenant
Comme s'elle était advenue;
Et de toujours même il l'a vue

Par demonstrance véritable18155
En son miroer pardurable,
Que nus, fors li, ne set polir,
Sans riens à franc voloir tolir.
Cis miroers, c'est li méismes
De qui commencement préismes.
En ce biau miroer poli
Qu'il tient et tint tous jors o li,
Où tout voit quanqu'il avendra,
Et tous jors present le tendra,
Voit-il où les âmes iront
Qui loiaument le serviront,
Et de ceus ausinc qui n'ont cure
De loiauté, ne de droiture,
Et lor promet en ses idées
Des euvres qu'il oront ovrées,
Sauvement ou dampnacion:
C'est la predestinacion,
C'est la prescience divine,
Qui tout set et riens ne devine,
Qui seult as gens sa grace estendre,
Quant il les voit à bien entendre;
Ne n'a pas por ce sozplanté
Pooir de franche volenté.
Tuit homme euvre par franc voloir,
Soit por joïr, ou por doloir,
C'est sa présente vision:
Car qui la diffinicion
De pardurableté deslie,
Ce est possession de vie
Qui par fin ne puet estre prise
Trestoute ensemble sans devise.
Mès de ce monde l'ordenance,
Que Diex, par sa grant porvéance,

Écrite en un signe formel18389
Dedans son miroir éternel.
Ce miroir, c'est lui, son essence
De qui nous avons pris naissance,
Que nul fors lui ne sait polir,
Sans rien au franc vouloir ravir.
En ce miroir clair et limpide
Et qui toujours en lui réside,
Il voit tout ce qu'il adviendra
Et toujours présent le tiendra.
Il voit de tous ceux qui n'ont cure
De loyauté ni de droiture
Ou qui loyaux le serviront,
Où les âmes un jour iront,
Et leur promet en ses pensées
Selon leurs œuvres compassées,
Ou salut ou damnation.
C'est la prédestination,
C'est la prescience divine
Qui tout sait et rien ne devine;
Mais qui n'a jamais supplanté
Pourtant la libre volonté,
Tout en soulant sa grâce étendre
A ceux qu'il voit au bien entendre.
Tout homme agit par franc vouloir,
Soit pour jouir, soit pour douloir;
C'est là sa vision présente,
Car pour qui le vrai sens commente
De ce grand mot l'Éternité,
C'est la vie en l'immensité,
A tout jamais intransmissible
Et sans aucune fin possible.
Dieu pourtant ordonne, établit
Et jusqu'au bout mène et conduit

Volt establir et ordener,18189
Ce convient-il à fin mener,
Quant as causes universeles;
Celes seront par force teles
Cum eus doivent en tous tens estre;
Tous jors feront li cors celestre
Selonc lor révolucions,
Toutes lor transmutacions,
Et useront de lor puissances
Par nécessaires influances
Sor les particulieres choses
Qui sunt ès élemens encloses,
Quant sor eus lor rais recevront
Si cum recevoir les devront.
Car tous jors choses engendrables
Engendreront choses semblables,
Ou feront lor commixions
Par naturex complexions,
Selonc ce qu'el auront chascunes
Entr'eus proprietés communes;
Et qui devra morir, morra,
Et vivra tant comme il porra.
Et par lor naturel desir
Voldront li cuers des uns gesir
En oiseuses et en delices,
Cist en vertus, et cist en vices.
Mès par aventure li faiz
Ne seront pas tous jors si faiz
Comme li cors du ciel entendent,
Se les choses d'eus se deffendent,
Qui tous jors lor obéiroient,
Se destornées n'en estoient;
Ou par cas, ou par volenté,
Tous jors seront-il tuit tenté