De tout ce monde l'ordonnance18423
Par sa très-grande Providence
Quant aux rapports universels;
Ceux-ci seront par force tels
Comme en tout temps ils doivent être.
Les astres feront à la lettre,
Selon leurs révolutions,
Toutes les transmutations,
Et dessus chacune des choses
Dedans les éléments encloses,
Quand leurs rais elles recevront
Comme recevoir les devront,
Ils useront de leurs puissances
Par nécessaires influences.
Car qui devra mourir mourra
Et vivra tant comme il pourra,
Et toujours choses engendrables
Engendreront choses semblables,
Ou feront leurs combinaisons
Par naturelles unions,
Selon qu'elles auront chacunes
Ensemble affinités communes;
Et, par leur naturel désir,
Voudront les cœurs des uns jouir
En la paresse et les délices,
Dans les vertus ou dans les vices.
Mais d'aventure tous les faits
Ne seront pas toujours parfaits
Comme les astres les entendent,
Si d'eux les êtres se défendent,
Qui toujours leur obéiraient
Si détournés ils n'en étaient.
Les cas, leur volonté contraire
Souvent les pousse à satisfaire

De ce faire où li cuers encline,18223
Qui de traire à tel fin ne fine
Si cum à chose destinée:
Ainsinc otroi-ge destinée,
Que ce soit disposicion
Sous la prédestinacion
Ajoustée as choses movables,
Selonc ce qu'el sunt enclinables.
Ainsinc puet estre homs fortunés
Por estre, dès lors qu'il fu nés,
Preus et hardis en ses affaires,
Sages, larges et debonnaires,
D'amis garnis et de richeces,
Et renommés de grans proeces,
Ou par fortune avoir perverse.
Mès bien se gart où il converse;
Car tost porroit estre empeschiés,
Ou par vices, ou par pechiés,
S'il sent qu'il soit avers et chiches,
Car tex hons ne puet estre riches.
Contre ses meurs par raison viengne,
Et soffisance à soi retiengne;
Prengne bon cuer, donne et despende
Deniers et robes et viande,
Mès que de ce son non ne charge,
Que l'en nel' tiengne por fol large.
Si n'aura garde d'avarice
Qui d'entasser les gens atice,
Et les fait vivre en tel martire,
Qu'il n'est riens qui lor puist soffire;
Et si les avugle et compresse,
Que nul bien faire ne lor lesse,
Et lor fait toutes vertus perdre,
Quant à li se vuelent aerdre.

Les inclinations du cœur,18457
Et tant ils y mettent d'ardeur
Qu'on dirait chose destinée.
Je définis la destinée:
Une prédestination
Que mainte disposition
De nos cœurs rend modifiable
Envers tout ce qui est muable.
Ainsi l'homme peut être heureux,
Qu'il soit, dès sa naissance, preux,
Garni d'amis, de grand' richesses,
Renommé par ses grand' prouesses,
En ses affaires sérieux,
Et débonnaire, et généreux,
Soit que Fortune lui soit dure.
Mais que ses pas bien il mesure,
Car tôt pourrait être empêché
Soit par vice, soit par péché,
S'il sent qu'il soit avare ou chiche;
Tel homme ne peut être riche.
Que, ses mœurs la Raison guidant,
Du nécessaire il soit content,
Et de bon cœur donne et dépense
Deniers, robes, pain, subsistance,
Sans s'égarer, par vanité,
Jusqu'à la prodigalité.
Mais que l'avarice il méprise
Qui d'entasser les gens attise,
Et tant les aveugle et soumet
Que nul bien faire ne permet,
Et les fait vivre en tel martyre
Que rien ne leur saurait suffire
Et toute vertu leur ravit
Quand l'avarice les séduit.

Ainsinc puet hons, se moult n'est nices,18257
Garder soi de tous autres vices,
Ou soi de vertus destorner,
S'il se vuet à mal atorner:
Car Frans-Voloirs est si poissans,
S'il est de soi bien congnoissans,
Qu'il se puet tous jors garentir,
S'il puet dedens son cuer sentir
Que Pechiés vueille estre ses mestres,
Comment qu'il aut des cors celestres.
Car qui devant savoir porroit
Quex faiz le ciel faire vorroit,
Bien les porroit empéeschier;
Car s'il voloit si l'air sechier
Que toutes gens de chaut morussent,
Et les gens avant le séussent,
Il forgeroient maisons nueves
En moistes leus, ou près des flueves,
Ou grans cavernes crueseroient,
Et souz terre se muceroient,
Si que du chaut n'auroient garde.
Ou s'il ravient, combien qu'il tarde,
Que par aigue aviengne deluges,
Cil qui sauroient les refuges,
Lesseroient tantost les plaingnes,
Et s'enfuieroient ès montaingnes;
Ou feroient si fors navies,
Qu'il i sauveroient lor vies
De la grant inundacion,
Cum fist jadis Deucalion
Et Pirra, qui s'en eschaperent
Par la nacele où il entrerent,
Qu'il ne fussent des floz hapé.
Et quant il furent eschapé,

Ainsi peut l'homme, en sa sagesse,18491
Se garder de toute faiblesse,
Ou des vertus se détourner
S'il se veut vers le mal tourner,
Car de soi s'il a connaissance,
Franc-Vouloir a tant de puissance
Qu'il se peut toujours garantir,
S'il peut en soi-même sentir
Quand le péché son cœur relance,
Et braver des cieux l'influence.
Car qui savoir avant pourrait
Ce que le ciel faire voudrait,
Lui-même s'y pourrait soustraire.
Car si le ciel tant l'atmosphère
Séchait que tout de chaud mourût,
Mais que l'homme devant le sût,
Celui-ci ferait maisons neuves
En moites lieux, ou près des fleuves,
Ou grand' cavernes creuserait
Et sous terre se cacherait,
Si bien que du chaud n'aurait cure.
Ou s'il prévoyait d'aventure
Qu'advint un grand déluge d'eaux,
Tous un refuge en lieux plus hauts
Cherchant, sans plus s'en mettre en peine,
Quitteraient ausssitôt la plaine
Et courraient gravir les rochers,
Ou feraient, habiles nochers,
Vite des navires immenses
Qui sauveraient leurs existences
De la grande inondation,
Comme jadis Deucalion
Et Pyrrha, qui bien échappèrent,
Par la nacelle où ils entrèrent,