Font-il paroir as yex véans18913
Qu'il soit plus grans que dix géans,
Et pert par sus les bois passer,
Sans branche plaier ne quasser,
Si que tuit de paor en tremblent;
Et li géant nain i ressemblent
Par les yex qui si les desvoient,
Quant si diversement les voient.
Et quant ainsinc sunt décéu
Cil qui tex choses ont véu,
Par miréors ou par distances,
Qui lor ont fait tex demonstrances,
Si vont puis au pueple et se vantent,
Et ne dient pas voir, ains mentent,
Qu'il ont les déables véus,
Tant sunt ès regars decéus.
Si font bien oel enferme et troble
De sengle chose sembler doble,
Et paroir où ciel doble lune,
Et deux chandeles sembler une.
N'il n'est nus qui si bien regart,
Qui sovent ne faille en regart,
Dont maintes choses jugié ont
D'estre moult autre que ne sont.
Mès ne voil or pas metre cure
En ci déclairier la figure
Des miréors, ne ne dirai
Comment sunt reflechi li rai,
Ne lor angles ne voil descrivre,
Tout est aillors escrit en livre;
Ne porquoi des choses mirées
Sunt les images remirées
Voire elles font aux regardants19159
Sembler plus haut que dix géants
Un homme, un si très-petit homme
Que chacun pour nain le renomme,
A croire qu'il s'en va passer
Par sus bois sans branche casser,
Si bien que tous de peur en tremblent;
Géants d'autre part nains leur semblent.
Or tous sont par leurs yeux trompés,
Selon qu'ils sont des rais frappés.
Et quand les miroirs ou distances,
Aux si trompeuses apparences,
Quelques-uns ont ainsi déçu,
Ceux qui telles choses ont vu
Lors s'en vont au peuple et se vantent,
Et ne disent pas vrai, mais mentent,
Disant qu'ils ont les diables vus,
Tant ils sont par leurs yeux déçus.
Ainsi fait l'œil malade et trouble
Simple chose paraître double,
Deux chandelles une sembler
Et deux lunes au ciel briller.
Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient,
Que leurs yeux souvent ne dévoient,
D'où jugé maintes choses ont
Être tout autres que ne sont.
Mais je ne veux pas mettre cure
A dépeindre ici la figure
Des miroirs, non plus les façons
Dont sont réfléchis les rayons,
Ni leurs angles ne veux décrire
Qu'ailleurs en maint livre on peut lire,
Ni pourquoi les objets mirés
Ne sont que reflets renvoyés
As yex de ceus qui là se mirent,18945
Quant vers les miréors se virent[37];
Ne les leus de lor aparences,
Ne les causes des decevances;
Ne ne revoil dire, biau prestre,
Où tex ydoles ont lor estre,
Ou des miréors, ou defores;
Ne ne recenserai pas ores
Autres visions merveilleuses,
Soient plesans ou dolereuses,
Que l'en voit avenir sodaines;
Savoir mon s'eles sunt foraines,
Ou sans plus en la fantasie,
Ce ne déclairerai-ge mie;
N'il ne le convient ore pas,
Ainçois les lais et les trespas
Avec les choses devant dites
Qui jà n'ierent par moi descrites:
Car trop y a longue matire,
Et si seroit grief chose à dire,
Et moult seroit fort à entendre.
S'il ert qui le séust aprendre
As gens lais especiaument,
Qui lor diroit généraument,
Si ne porroient-il pas croire
Que la chose fust ainsinc voire,
Des miréors méismement,
Qui tant euvrent diversement,
Se par estrumens nel' véoient,
Se clercs livrer les lor voloient,
Qui séussent par démonstrance
Ceste merveilleuse science.
Ne des visions les manières,
Tant sunt merveilleuses et fieres,
Dans les yeux de ceux qui se mirent19193
Quand vers les miroirs ils se virent[37b],
Ni les causespgnumb raisons
Des semblants et déceptions.
Je ne dirai non plus, beau prêtre,
Où ces images ont leur être,
Dans les miroirs ou en dehors;
Je ne décrirai point dès lors
Autres visions merveilleuses,
Soit plaisantes, soit douloureuses
Qui adviennent soudainement:
Si elles sont réellement
Ou sans plus en la fantaisie,
Ce ne déclarerai-je mie,
Car ce n'est pas ici le cas.
Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas,
Avec les choses devant dites
Que je n'ai pas non plus décrites,
Car trop étendu le sujet
Et trop difficile serait
A dire, et trop fort à entendre.
Si quelqu'un le voulait apprendre
Au vulgaire spécialement,
Et parlât généralement,
Personne dans son auditoire
Ne voudrait telle chose croire
Des miroirs en particulier
Au mérite si singulier,
Si par palpable démontrance
Cette merveilleuse science
En même temps il n'expliquait
Par instruments qu'il produirait.
Ni des visions les manières,
Tant sont merveilleuses et fières,
Ne porroient-il otroier,18979
Qui les lor voldroit desploier,
Ne quex sunt les decepcions
Qui viennent par tex visions,
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'esbahissent forment:
Por ce les vueil ci trespasser,
Ne si ne vueil or pas lasser
Moi de parler, ne vous d'oïr:
Bon fait prolixité foïr.
Si sunt fames moult envieuses[38],
Et de parler contrarieuses,
Si vous pri qu'il ne vous desplaise,
Por ce que du tout ne m'en taise,
Se bien par la vérité vois;
Tant en vuel dire toutevois,
Que maint en sunt si decéu,
Qui de lor liz se sunt méu,
Et se chaucent néis et vestent,
Et de tout lor harnois s'aprestent,
Si cum li sen commun someillent,
Et tuit li particulier veillent:
Prennent bordons, prennent escharpes,
Ou piz, ou faucilles, ou sarpes,
Et vont cheminant longues voies,
Et ne sevent où toutevoies;
Et montent néis es chevaus,
Et passent ainsinc mons et vaus,
Par seches voies, ou par fanges,
Tant qu'il viennent en leus estranges.
Et quant li sen commun s'esveillent,
Moult s'esbahissent et merveillent.
Quant puis à leur droit sens reviennent,
Et quant avec les gens se tiennent,