Nul ne saurait leur inculquer,19227
Tant les voulût-il expliquer,
Ni les déceptions cruelles
Qui viennent par visions telles,
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'ébahit grandement.
Aussi, c'est pourquoi je les passe,
De peur qu'à la fin je ne lasse
Moi de parler et vous d'ouïr,
Car bon fait prolixité fuir.
Or sont femmes moult ennuyeuses
Et de trop parler envieuses.
Mais si tout ce clairement vois,
Je vous prie encore une fois,
Pour que de tout point ne me taise,
Que de m'ouïr ne vous déplaise.
Maints sont par vision séduits
Tant qu'ils se lèvent de leurs lits,
Et se chaussent même et se vêtent
Et de tout leur harnais s'apprêtent,
Car chez eux le sens commun dort,
Et seul veille leur fol transport.
Lors prenant bourdons et écharpes
Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39],
Ils s'en vont bien loin cheminant
Sans savoir où, le plus souvent,
Et même enfourchant leur monture
Par monts, par vaux, à l'aventure,
Franchissent marais, secs chemins,
Tant qu'ils gagnent pays lointains;
Et quand leur sens commun s'éveille
Moult s'ébahit et s'émerveille.
Puis revenus à leur droit sens,
Quand se trouvent avec les gens,
Si tesmoignent, non pas por fables,19013
Que là les ont porté déables
Qui de lor ostiex les osterent,
Et il méismes s'i porterent.
Si rest bien sovent avenu,
Quant aucuns sunt pris et tenu
Par aucune grant maladie,
Si cum il pert en frenisie,
Quant il n'ont gardes sofisans,
Ou sunt seus en ostiex gisans,
Qu'il saillent sus et puis cheminent,
Et de tant cheminer ne finent,
Qu'il truevent aucuns leus sauvages,
Ou prez, ou vignes, ou boscages,
Et se lessent ilec chéoir.
Là les puet-l'en après véoir
Se l'en i vient, combien qu'il tarde,
Por ce qu'il n'orent point de garde,
Fors gent espoir fole et mauvese,
Tous mors de froit et de mesese;
Ou quant sunt néis en santé,
Voit-l'en de tex à grant planté,
Qui mainte fois, sans ordenance,
Par naturel acoustumance,
De trop penser sunt curieus,
Quant trop sunt melencolieus,
Ou paoreux outre mesure,
Qui mainte diverse figure
Se font paroir en eus-méismes,
Autrement que nous ne déismes[40]
Quant de miréors parlions,
Dont si briefment nous passions,
Et de tout, ce lor semble lores
Qu'il soit ainsinc por voir defores.
Ils jurent que ce ne sont fables,19261
Que là les ont portés les diables
Qui les ont de leurs lits ôtés;
Mais eux-mêmes s'y sont portés.
Ainsi par grande maladie
Et par extrême frénésie
Quand quelqu'un est pris et tenu,
Moult souvent est-il advenu,
Si garde insuffisante veille
Ou tout seul chez lui s'il sommeille,
Qu'il se lève et va cheminant
Et devant lui chemine tant
Qu'il trouve quelque lieu sauvage,
Ou prairie, ou vigne, ou bocage,
Où se laisse exténué choir.
Et là peut-on après le voir,
Lorsque d'accourir trop on tarde,
Pour n'avoir pas fait bonne garde,
Ou l'avoir mis en folle main,
Expirant de froid et de faim.
Et maintes fois sans maladie,
Par naturelle frénésie,
Ne voyons-nous pas quantité
De gens, en très-bonne santé,
Qui sont par trop mélancoliques,
Pensifs, soucieux, extatiques,
Voire outre mesure peureux,
Eux-mêmes se frapper les yeux
Et l'esprit de mainte figure
Étrange, de même nature
Que celles dont céans parlions
Quand des miroirs nous dissertions;
Mais ils les prennent pour réelles
Et vivantes et naturelles.
Cil qui par grant devocion19047
En trop grant contemplacion,
Font aparoir en lor pensées
Les choses qu'il ont porpensées,
Et les cuident tout proprement
Véoir defors apertement,
Et ce n'est fors trufle et mençonge,
Ainsinc cum de l'omme qui songe,
Qui voit, ce cuide, en sa présence
Les esperituex sustance,
Si cum fist Scipion jadis,
Qui vit enfer et paradis,
Et ciel et air, et mer, et terre,
Et tout quanque l'en i puet querre;
Il voit estoiles aparair,
Et voit oisiaus voler par air,
Et voit poissons par mer noer,
Et voit bestes par bois joer,
Et faire tours et biaus et gens;
Et voit diversetés de gens,
Les uns en chambre solacier,
Les autres voit par bois chacier,
Par montaignes et par rivieres,
Par prez, par vignes, par jachieres;
Et songe plaiz et jugemens,
Et guerres et tornoiemens,
Et baleries et karoles,
Et ot vieles et citoles,
Et flere espices odoreuses,
Et goute choses savoreuses,
Et gist entre les bras s'amie,
Et toutevois n'i est-il mie;
Ou voit Jalousie venant,
Ung pestel à son col tenant,
Tel qui, par grand' dévotion,19295
En trop grand' contemplation,
Fait apparaître en ses pensées
Les choses qu'il a pourchassées,
Et les cuide voir proprement
Devant ses yeux ouvertement
(Mais tout cela n'est que mensonge,
Ainsi comme l'homme qui songe,
Qui prend ce qu'il voit pour réel
Quand ce n'est que spirituel,
Comme Scipion, dit l'histoire,
Vit le ciel dans toute sa gloire,
Et la mer, et la terre et l'air
En tous détails, jusqu'à l'enfer),
Tel donc voit étoiles paraître,
Les animaux dans les bois paître,
Les oiseaux dans l'air voyager
Et poissons par la mer nager:
Il voit leurs tours, leur gentillesse,
Il voit encore en grand' liesse,
Chez eux diversité de gens,
D'autres par les forêts chassants,
Par montagnes et par rivières,
Par prés, par vignes, par jachères:
Il songe plaids et jugements,
Guerres, tournois, trépignements,
Et bals, et rondes et karoles,
Entend guitares et violes,
Goûte savoureux aliments
Et flaire épices odorants,
Ou gît dans les bras de sa mie,
Et de cela rien n'est-il mie:
Ou voit Jalousie accourant,
Un bâton à son col tenant,