Au moins en est-ce la sentence20039
Selon le langage de France:
«Dieu des dieux, je suis votre auteur
Et votre père et créateur;
Chacun de vous ma créature
Est et mon œuvre; par Nature
Vous êtes faibles et mortels,
Par mon vouloir seul éternels.
Car rien n'est créé par Nature,
Combien qu'elle y mette grand'cure,
Qui ne meure en quelque saison,
Mais ce que, par bonne raison,
Dieu fait et combine, est merveille
Et bonne et sage et sans pareille;
Il ne voudra ni n'a voulu
Que ce fût jamais corrompu,
Que ce soit jamais corruptible;
Donc est-il clair, est-il visible
Que si ce qui vous a créés
Au monde mis et engendrés,
C'est le vouloir de votre maître[50b]
Que nul ne saurait méconnaître,
Vous n'êtes pas d'extinction
Quittes ni de corruption,
A ce point que ge ne vous visse
Mourir, pour peu qu'y consentisse.
Par Nature mourir pourrez,
Mais si je veux, vous ne mourrez;
Car mon vouloir a seigneurie
Sur les liens de votre vie
Qui tiennent la propriété
D'où vous vient l'immortalité.»
C'est la sentence de la letre
Qu'en écrit Platon voulut mettre,
Concques ne fist nuz terriens19811
Des philosophes anciens.
Si n'en pot-il pas assés dire,
Car il ne péust pas soffire
A bien parfaitement entendre
Ce qu'onques riens ne pot comprendre,
Fors li ventre d'une pucele.
Mès sans faille il est voirs que cele,
A cui li ventres en tendi
Plus que Platon en entendi:
Car el sot dès qu'el le portoit,
Dont au porter se confortoit,
Qu'il ert l'espere merveillables
Qui ne puet estre terminables,
Qui par tous leus son centre lance,
Ne l'en n'a la circonferance;
Qu'il est li merveilleus triangles
Dont l'unité fait les trois angles,
Ne li trois tout entierement
Ne font que l'ung tant solement.
C'est li cercles trianguliers,
Et li triangles circuliers
Qui en la Vierge s'ostela:
N'en sot pas Platon jusques-là,
Ne vit pas la trine unité
En ceste simple trinité,
Ne la Déité soveraine
Afublée de pel humaine,
C'est Diex qui créator se nomme,
Cil fist l'entendement de l'omme,
Et en faisant le li donna;
Et cil si li guerredonna,
Comme mauvès au dire voir,
Qu'il cuida puis Diex decevoir,
Qui mieux de Dieu parler osa,20073
Plus l'exalta, plus le prisa
Que nul phisosophe sur terre
Dans l'antiquité* tout entière.
Trop peu cependant il en dit,
Car son livre point ne suffit
A parfaitement faire entendre
Ce qu'oncques rien ne sut comprendre,
Hormis d'une vierge le sein.
Car plus que Platon, c'est certain,
En dut-elle soudain apprendre
Lorsque vit son ventre se tendre.
Alors elle comprit, sentant
A grand confort battre son flanc,
Qu'il était la sphère infinie,
Source de l'éternelle vie,
Qui son centre lance en tous lieux
Sans que son tour frappe nos yeux,
Car c'est le merveilleux triangle
Dont l'unité fait le triple angle,
Lesquels trois collectivement
N'en font qu'un seul tant seulement.
C'est le cercle triangulaire
Et le triangle circulaire
Qui dans la Vierge se logea.
Platon ne sut voir jusque-là,
Ni la déité souveraine
Incarnée en la peau humaine,
Il ne vit la triple unité
En cette simple trinité.
Dieu seul le Créateur se nomme
Qui fit l'entendement de l'homme,
Et quand l'eût fait, le lui donna.
Mais si bien l'en recompensa
Mès il méismes se déçut,19845
Dont mes Sires la mort reçut,
Quant il sans moi prist chair humaine
Por le chetif oster de paine.
Sans moi! car ge ne sé comment,
Fors qu'il puet tout par son comment,
Ains fui trop forment esbahie,
Quant il de la virge Marie
Fu por le chetif en char nés,
Et puis pendus tous encharnés.
Car par moi ne puet-ce pas estre
Que riens puisse de virge nestre.
Si fu jadis par maint prophete
Ceste incarnacion retraite,
Et par juïs, et par paiens,
Que miex nos cuers en apaiens[51],
Et plus nous efforçons à croire
Que la prophecie soit voire.
Car ès bucoliques Virgile
Lisons ceste vois de Sebile,
Du saint Esperit enseignie:
Jà nous ert novele lignie[52]
Du haut ciel çà jus envoiée,
Por avoier gent desvoiée,
Dont li siècle de fer faudront,
Et cil d'or où monde saudront.
Albumasar néis tesmoigne[53],
Comment qu'il séust la besoigne,
Que dedens le virginal signe
Nestroit une pucele digne,
Qui sera, ce dist, virge et mere,
Et qui aletera son pere,
L'homme, ce méchant et ce traître20107
Qu'il voulut trahir Dieu son maître.
Mais las! lui-même il se déçut,
Dont mon maître la mort reçut,
Quand il prit sans moi chair humaine
Pour le chétif ôter de peine.
Oui, sans moi! car ne sais comment,
Fors qu'il peut tout entièrement.
Mais je fus bien fort ébahie
Quand lui, de la Vierge Marie
Fut pour le chétif en chair né
Et puis pendu tout incarné.
Par moi rien de tel ne peut être
Et rien ne peut de vierge naître.
Or des juifs et païens jadis
Fut l'Incarnation du fils
Par maints prophètes définie,
Dont nous devons la prophétie
Pour plus véritable tenir
Et mieux nos âmes convertir.
Aux Bucoliques de Virgile,
On lit ce mot de la Sibylle
Que le Saint-Esprit inspirait:
«Nouvelle race m'apparaît[52b]
Ci-bas du haut ciel envoyée
Pour sauver la gent dévoyée;
L'âge de fer lors finira,
Et l'âge d'or commencera.»
Albumazar aussi la chose[53b]
Prédit, et telle nous l'expose:
«Au signe virginal naîtra
Digne pucelle qui sera,
Dit-il, à la fois vierge et mère
Et qui allaitera son père;