Vers qui de porreture nessent,19711
De mes commans garder ne cessent,
Et mes serpens et mes coluevres,
Tout s'estudient à mes uevres.
Mès seus hons cui ge fait avoie
Trestous les biens que ge savoie,
Seus hons cui ge fais et devis
Haut vers le ciel porter le vis;
Seus hons que ge forme et fais naistre
En la propre forme son maistre;
Seus hons por qui paine et labor,
C'est la fin de tout mon labor;
N'il n'a pas, se ge ne li donne,
Quant à la corporel personne,
Ne de par corps, ne de par membre,
Qui li vaille une pomme d'ambre,
Ne quant à l'ame vraiement,
Fors une chose solement:
Il tient de moi, qui sui sa dame,
Trois forces, que de cors, que d'ame;
Car bien puis dire sans mentir,
Gel' fais ester, vivre et sentir.
Moult a li chetis d'avantages,
Se vosist estre preus et sages;
De toutes les vertus habonde
Que Diex a mises en ce monde.
Compains est à toutes les choses
Qui sunt en tout le monde encloses,
Et de lor bonté parçonnieres.
Il a son estre avec les pierres,
Et vit avec les herbes druës,
Et sent avec les bestes muës:
Jusqu'à mes belles yerminettes,19971
Fourmis, papillons et mouchettes,
Vers de pourriture naissants,
Tous gardent mes commandements;
Mes serpents voire et mes couleuvres
Toutes travaillent à mes œuvres.
Mais seul, l'homme que je comblai
De tretous les biens que je sai,
L'homme que je forme et fais naître
Seul à l'image de son maître,
L'homme seul, à qui je permets
Haut vers le ciel tourner ses traits,
L'homme seul, mon œuvre dernière,
Me méconnaît et désespère.
Pourtant, si de moi ne le tient,
Emmi tout son être il n'a rien
Ni de par corps, ni de par membre,
Qui lui vaille une pomme d'ambre,
Jusqu'à l'âme inclusivement,
Fors une chose seulement:
Il tient de moi, qui suis sa dame,
Trois forces, tant de corps que d'âme,
Car bien puis dire sans mentir
Qu'être le fais, vivre et sentir.
Le chétif a grand avantage
S'il voulait être preux et sage;
De toutes vertus abondant
Que Dieu dans ce monde répand,
Il dispose de toutes choses
Qui sont dans tout le monde encloses,
De toutes leurs bontés jouit.
Des pierres sa maison bâtit
Et vit avec les herbes drues
Et sent avec les bêtes mues.
Encor puet-il trop plus, en tant19743
Qu'il avec les anges entant.
Que vous puis-ge plus recenser?
Il a quanque-l'en puet penser.
C'est uns petis mondes noviaus,
Cis me fait pis que uns loviaus.
Sans faille de l'entendement,
Congnois-ge bien que voirement
Celi ne li donnai-ge mie,
Là ne s'estent pas ma baillie:
Ne sui pas sage, ne poissant
De faire riens si congnoissant.
Onques riens ne fis pardurable,
Quanque je fais est corrumpable.
Platon méismes le tesmoingne,
Quant il parle de ma besoingne,
Et des Diex qui de mort n'ont garde:
Lor Creator, ce dist, les garde
Et soustient pardurablement
Par son voloir tant solement;
Et se cis voloirs nes tenist,
Tretous morir les convenist.
Mi fait, ce dist, sunt tuit soluble,
Tant ai pooir povre et obnuble
Au regart de la grant poissance
De Dieu qui voit en sa presence
La triple temporalité[49]
Souz un moment d'éternité.
C'est li rois, c'est li empereres
Qui dit as diex qu'il est lor peres.
Ce sevent cil qui Platon lisent,
Car les paroles tex i gisent;
Au mains en est-ce la sentence,
Selonc le langaige de France:
Encore peut-il plus, en tant20005
Qu'avec les anges il entend.
Que pourrais-je de plus vous dire?
Il a tretout ce qu'il désire,
C'est un petit monde nouveau,
Et pis me fait qu'un louveteau!
Mais quant à son intelligence,
Je reconnais sans réticence
Que je n'y suis pour rien vraiment;
Mon pouvoir si loin ne s'étend;
Je ne suis pas assez habile
Pour faire chose aussi subtile.
Oncques ne fis rien d'éternel;
Tout ce que je fais est mortel,
Et Platon cet avis partage
Quand il traite de mon ouvrage;
Et parlant des Dieux immortels,
Il dit: «Par ses ordres formels
Leur Créateur de Mort les garde
Si bien que jamais n'en ont garde;
Mais si sa volonté cessait,
Tretous mourir il leur faudrait.
Tous les ouvrages de Nature,
Tant est pauvre et tant est obscure
Sa puissance, sont, dit Platon,
Voués à dissolution;
Elle n'est rien près la puissance
De Dieu, qui voit en sa présence
La triple temporalité[49]
Dans un moment d'éternité.
Roi du ciel comme de la terre,
Il dit aux Dieux qu'il est leur père.»
Ce savent qui lisent Platon;
Ces mots y gisent tout au long;
Diex des Diex dont ge sui faisierres,19777
Vostre pere, vostre crierres,
Et vous estes mes créatures,
Et mes euvres et mes faitures,
Par Nature estes corrumpables,
Par ma volenté pardurables.
Car jà n'iert riens fait par Nature,
Combien qu'ele y mete grant cure,
Qui ne faille en quelque saison;
Mès quanque, par bonne raison,
Volt Diex conjoindre et atremper,
Fors et bons et sages sans per,
Jà ne voldra, ne n'a volu
Que ce soit jamès dissolu:
Jà n'i vendra corrupcion,
Dont ge fais tel conclusion:
Puisque vous commençastes estre
Par la volenté vostre maistre[50]
Dont fais estes et engendré,
Par quoi ge vous tiens et tendré,
N'estes pas de mortalité
Ne de corrupcion quité
Du tout, que ge ne vous véisse
Morir, se ge ne vous tenisse.
Par nature morir porrés,
Mès par mon vueil jà ne morrés:
Car mon voloir a seignorie
Sor les liens de vostre vie,
Qui les composicions tiennent,
Dont pardurabletés vous viennent.
C'est la sentence de la letre
Que Platon volt en livre metre,
Qui miex de Dieu parler osa,
Plus le prisa, plus l'alosa