Qui vers lui s'est si mal prouvé20209
Qu'en tel état sera trouvé,
Le malheureux au cœur si lâche,
Que jamais bien faire il ne sache?
Mais au pis font petits et grands
Qu'ils peuvent, leur honneur laissants;
Et l'ont ainsi juré, ce semble,
Tous d'un commun accord ensemble.
Aussi, par cet accord, souvent
L'honneur succombe malement.
Lors ils reçoivent mainte peine
Ou mort, ou grand' honte mondaine.
Mais, las! que peut-il donc penser,
S'il veut ses péchés recenser,
Quand il viendra devant son juge,
Qui toutes choses pèse et juge,
Et tout à droit, sans faire tort,
Qui tretout connaît sans effort?
Quel guerdon peut-il bien attendre
Fors la hart à le mener pendre
Au douloureux gibet d'enfers,
Où sera pris et mis aux fers,
Rivé d'anneaux irrévocables,
Par devant le prince des diables?
En chaudière il sera bouilli
Où derrière et devant rôti
Sur charbons ardents ou sur grilles,
Ou tournoyé à grand' chevilles
Comme sur sa roue Ixion
Qu'à force tourne maint démon,
Ou mourra de soif infernale
Et de faim tout proche Tantale
Qui toujours baigne à se noyer;
Mais la soif étreint son gosier,

Jà n'aprochera de sa bouche19979
L'iauë qui au menton li touche.
Quant plus la sieut et plus s'abesse,
Et fain si fort le recompresse,
Qu'il n'en puet estre asoagiés,
Ains muert de fain tous erragiés;
N'il ne repuet la pomme prendre
Qu'il voit tous jors à son nez pendre:
Car quant plus à son bec l'enchauce,
Et la pomme plus se rehauce.
Ou rolera la mole à terre
De la roche, et puis l'ira querre,
Et de rechief la rolera,
Ne jamès jor ne cessera,
Si cum tu fez, las Sisifus,
Qui por ce faire mis i fus;
Ou le tonnel sans fons ira
Emplir, ne jà ne l'emplira,
Si cum font les Belidiennes[54]
Por lor folies anciennes.
Si resavés, biau Genius,
Comment li juisier Ticius
S'efforcent ostoir de mangier,
Ne riens nes en puet estrangier.
Moult r'a léens d'autres granz paines.
Et felonnesses et vilaines
Où sera mis espoir li hons
Por soffrir tribulacions
A grant dolor, à grant hachie
Tant que g'en soie bien venchie.
Par foi, li juges devant dis,
Qui tout juge en fais et en dis,
S'il fust tant solement piteus,
Bon fust, espoir, et deliteus

Et jamais l'onde, qui lui touche20243
Le menton, n'humecte sa bouche.
Il plonge et va l'atteindre enfin,
Aussitôt l'assaille la faim
Et les entrailles lui déchire;
Brûlant de désespoir et d'ire,
Il ne peut être soulagé,
Mais meurt de faim tout enragé,
Sans pouvoir onc la pomme prendre
Qu'il voit toujours à son nez pendre;
Car plus de son bec il la suit,
Plus la pomme s'élève et fuit:
Ou verra choir sa meule à terre,
Et reviendra lors en arrière,
Et déréchef la roulera,
Et jamais plus ne cessera,
Comme, Sisyphe, pauvre hère,
Tu fais et devras toujours faire;
Ou le tonneau sans fond ira
Remplir et point ne l'emplira,
Ainsi que font les Danaïdes[54b],
Ces détestables homicides.
Et vous savez, beau Génius,
Comment l'autour à Tithius
Incessamment ronge le foie
Et sans jamais lâcher sa proie.
Bien d'autres supplices, hélas!
Horribles, attendent là-bas
Cette race infâme, enragée,
Jusqu'à ce que je sois vengée.
Car alors le juge susdit,
Qui tout juge, action et dit,
S'il était par trop pitoyable,
Verrait donc d'un œil favorable

Li prestéis as usuriers,20013
Mès il est tous jors droituriers,
Par quoi trop fait à redouter:
Mal se fait en pechié bouter.
Sans faille de tous les pechiés
Dont li chetis est entechiés,
A Dieu les lais, bien s'en chevisse,
Quant li plaira, si l'en punisse:
Mès de ceus dont Amors se plaint,
Car g'en ai bien oï le plaint,
Ge méismes, tant cum ge puis,
M'en plaing et m'en doi plaindre, puis
Qu'il me renoient le tréu[55]
Que trestuit homme m'ont déu,
Et tous jors doivent et devront,
Tant cum mes ostiz recevront.

NATURE A GENIUS
Genius, li bien emparlés,
En l'ost au Dicx d'Amors alés...
Et ge m'en voi endementiers,
Dist Genius, plus que le cors...
(Pages 214 et 220,
vers 20033 et 20126.)