C
Cy est comme dame Nature
Envoye à Amours par grant cure,
Genius pour le salouer,
Et pour maints courages muer[56].
Genius li bien emparlés,
En l'ost au diex d'Amors alés,
Qui moult de moi servir se paine,
Et tant m'aime, g'en sui certaine,
Que par son franc cuer débonnaire
Plus se vuet vers mes euvres traire
Que ne fait fer vers aïmant,
Dites-li que salus li mant

Le prêt fait par un usurier!20277
Mais il est toujours droiturier;
Aussi redoutez sa colère,
Vous à qui la vertu n'est chère!
Sans mentir, sur tous les péchés
Dont ces vilains sont entachés
Je passe; que Dieu s'en arrange,
S'il veut, les punisse et me venge.
Mais de ceux dont Amour se plaint,
Car ce n'est pas certes en vain
Qu'Amour m'adresse sa prière,
Moi-même devant vous, mon père,
Céans autant que je le puis
M'en plains et m'en dois plaindre, puis-
Que le tribut ils me refusent
Que tous m'ont dû (qu'ils ne s'abusent!),
Toujours me doivent et devront,
Mes outils tant qu'ils recevront.

C
Ci voit-on comme vers Amour
Nature délègue ce jour
Génius, pour qu'il le salue
Et tous les courages remue[56b].
Génius, qui si bien parlez,
En l'ost du Dieu d'Amour allez,
Qui moult de me servir se peine
Et tant m'aime, j'en suis certaine,
Que son cœur débonnaire et franc,
Plus que le fer ne fait l'aimant,
Toujours vers mes œuvres se tire.
Adonc vous daignerez lui dire

Et à dame Venus m'amie,20041
Puis à toute la baronnie,
Fors solement à Faus-Semblant,
Por qu'il s'aut jamès assemblant
Avec les felons orguilleus,
Les ypocrites perilleus
Desquex l'escriture recete
Que ce sunt li pseudo-prophete.
Si r'ai-ge moult soupeçonneuse
Astenance d'estre orguilleuse,
Et d'estre à Faus-Semblant semblable,
Tout semble-ele humble et charitable.
Faus-Semblant, se plus est trovés
Avec tiex traïstres provés,
Jà ne soit en ma saluance,
Ne li, ne s'amie Astenance,
Trop sunt tex gens à redouter;
Bien les déust Amors bouter
Hors de son ost, s'il li pléust,
Se certainement ne séust
Qu'il li fussent si nécessaire,
Qu'il ne péust sans eus riens faire;
Mès s'il sunt advocaz por eus
En la cause as fins amoreus,
Dont lor mal soient alegié,
Cist barat lor pardone-gié.
Alés, Amis, au diex d'Amors
Porter mes plains et mes clamors,
Non pas por ce qu'il droit m'en face,
Mès qu'il se conforte et solace
Quant il orra ceste novele
Qui moult li devra estre bele,
Et à nos anemis grevaine,
Et laist ester, ne li soit paine,

Que Nature tous ses saluts20307
Lui mande, et à dame Vénus
En même temps, ma douce amie,
Puis à toute la baronnie,
Fors seulement à Faux-Semblant,
Puisqu'il va toujours s'assemblant
Avec la gent fourbe, envieuse,
Félonne, hypocrite, orgueilleuse,
Ceux qu'appellent nos saints écrits:
Les faux prophètes, les maudits.
Abstinence aussi je soupçonne
D'être orgueilleuse et moult félonne,
Avec son air humble et dolent,
En tout semblable à Faux-Semblant.
Pour eux n'est pas ma révérence,
Ni lui ni sa mie Abstinence,
S'ils sont encor tous deux trouvés
Avec tels mécréants prouvés;
Car telle gent trop je redoute.
J'aimerais mieux qu'Amour sans doute
Les chassât de l'ost sans merci;
Mais je sais trop combien aussi
Lui est ce couple nécessaire,
Puisqu'il ne peut sans eux rien faire.
Mais dès qu'ils soutiennent tous deux
La cause des fins amoureux,
Qui peut par eux devenir bonne,
Toute leur fourbe leur pardonne.
Allez, Ami. Au Dieu d'Amour
Portez mes plaintes sans séjour,
Non pas pour que droit il m'en fasse,
Mais pour que sa douleur s'efface
Quand cette nouvelle ouïra,
Qui moult belle être lui devra

Le souci que mener l'en voi.20075
Dites-li que là vous envoi
Por tous ceus escommenier
Qui nous vuelent contrarier,
Et por assodre les vaillans
Qui de bon cuer sunt travaillans
As rieules droitement ensivre
Qui sunt escrites en mon livre,
Et forment à ce s'estudient
Que lor lignage monteplient,
Et qui pensent de bien amer,
Car ges doi tous amis clamer
Por lor ames metre en délices,
Mès qu'il se gardent bien des vices
Que j'ai ci-devant racontés,
Et qu'il facent toutes bontés.
Pardon qui lor soit soffisans
Lor donnés, non pas de dix ans,
Nel' priseroient ung denier;
Mès à tous jors pardon plenier
De trestout quanque fait auront,
Quant bien confessé se seront.
Et quant en l'ost serés venus
Où vous serés moult chier tenus,
Puis que salués les m'aurois[57],
Si cum saluer les saurois,
Publiés-lor en audience
Cest pardon et ceste sentence
Que ge voil que ci soit escrite.
L'Acteur.
Lors escrit cil, et cele dite,