Ceux qui firent les félonies20829
Durant tout le cours de leurs vies.
Ceux-là, par tribulations,
Arrachent les confessions
De tretous les maux qu'accomplirent
Les humains du jour qu'ils naquirent.
Mais trop couard je semblerais
Si ces prévôts nommer n'osais.
Jupiter des trois fut le père:
C'est Minos des autres le frère,
Eaque et Rhadamante enfin,
Devant qui tout le genre humain
Tremble. Des trois comme on les nomme,
Chacun était si bon prud'homme
Et justice si bien maintint,
Que juge dans l'enfer devint.
Par leurs vertus ils méritèrent,
Quand leurs âmes leurs corps quittèrent,
Que Pluton ce divin mandat
Pour récompense leur donnât.
Pour Dieu, seigneurs, bataille dure,
Livrez aux vices que Nature
A la messe me vint ce jour,
Toute en pleurs, compter sans détour.
Céans je viens de les entendre;
D'horreur c'est à votre cœur fendre!
Vous en trouverez vingt et six,
Mais quand vous vous serez blanchis
De l'ordure de tous les vices,
Vous n'entrerez jamais aux lices
Ni ne craindrez les jugements
Des prévôts pleins de damnements,
Ni des garces devant nommées
Qui tant ont males renommées.

Ces vices conter vous voldroie,20591
Mès d'outrage m'entremetroie;
Assés briefment les vous expose
Li jolis Rommant de la Rose:
S'il vous plaist, là les regardés,
Por ce que d'aus miex vous gardés.
Pensés de mener bonne vie,
Aut chascuns embracier s'amie,
Et son ami chascune embrace,
Et baise, et festoie, et solace;
Et loiaument vous entr'amés,
Jà n'en devés estre blasmés;
Et quant assés aurés joé,
Si cum ge vous ai ci loé,
Pensés de vous bien confessier
Por bien faire, et por mal lessier,
Et reclamés le Roi célestre
Que Nature reclame à mestre.
Cil en la fin vous secorra,
Quant Atropos vous enforra:
Cil est salus de cors et d'ame,
C'est li biau miroer ma dame;
Ja ma dame riens ne séust,
Se ce bel miroer n'éust.
Cil la governe, cil la rieule,
Ma dame n'a point d'autre rieule,
Quanqu'ele set, il li aprist
Quant à chamberiere la prist.
Or voil, Seignor, que ce sermon
Mot à mot, si cum vous sermon,
Et ma dame ainsinc le vous mande,
Que chascuns si bien i entende
(Car l'en n'a pas tous jors son livre,
Si r'est uns grans anuis d'escrivre),

Si trop abuser ne craignais20863
Ces vices je vous conterais;
Mais moult brèvement les expose
Le joli Roman de la Rose.
Là s'il vous plait les regarder,
Vous pourrez d'eux mieux vous garder.
Pensez à mener bonne vie;
Que chacun embrasse sa mie
Et festoie, et pour son amant
Que chaque amie en fasse autant.
Aimez-vous de toute votre âme,
Et jamais vous n'aurez de blâme;
Et quand vous aurez travaillé,
Comme je vous l'ai conseillé,
A confesse implorez le maître
De Nature, Dieu le grand prêtre,
Qui en la fin vous secourra,
Quand Atropos vous détruira.
C'est le salut de corps et d'âme,
C'est le beau miroir de ma dame;
Oncques ma dame n'eût rien su
Si ce beau miroir n'eût tenu,
Qui la gouverne et qui la règle
(Ma dame n'a point d'autre règle).
Ce qu'elle sait il lui apprit
Quand pour chambrière il la prit.
Or pour que chacun bien entende
(Et ma dame aussi le demande),
Seigneurs, mot à mot la leçon
Qu'elle mit en ce beau sermon
(Car livre on ne peut toujours lire,
Et c'est trop grand ennui d'écrire),
Par cœur je veux que l'appreniez
Pour que, n'importe où vous veniez,

Que tout par cuer les retengniés,20625
Si qu'en quel leu que vous vengniés,
Par bors, par chastiaus, par cités,
Et par viles les recités,
Et par yver et par esté,
A ceus qui ci n'ont pas esté.
Bon fait retenir la parole,
Quant ele vient de bonne escole,
Et meillor la fait raconter;
Moult en puet-l'en en pris monter.
Ma parole est moult vertueuse,
Ele est cent tans plus précieuse
Que saphirs, rubis, ne balai.
Biaus seignor, ma dame en sa lai
A bien mestiers de preschéors
Por chastier les pechéors
Qui de ses rigles se desvoient,
Que tenir et garder devroient.
Et se vous ainsinc préeschiés,
Jà ne serés empéeschiés,
Selonc mon dit et mon acort,
Mès que le fait au dit s'acort,
D'entrer où parc du champ joli
Où ses brebis conduit o li
Saillant devant par les herbis
Le fiz de la virge berbis,
O toute sa blanche toison,
En prez qui, non pas à foison,
Mès à compaignie escherie,
Par l'estroite sente serie
Qui toute est florie et herbuë,
Tant est poi marchie et batuë,
S'en vont les berbietes blanches,
Bestes debonnaires et franches,

Par cité, château, bourg ou ville,20897
Les récitiez comme évangile,
Et par hiver, et par été,
A ceux qui ci n'ont pas été.
Bon fait retenir la parole
Quand elle vient de bonne école,
Et meilleure est à raconter,
On en peut moult en prix monter.
Ma parole est moult vertueuse;
Elle est certes plus précieuse
Que saphirs et rubis cent fois.
Beaux seigneurs, ma dame ses lois
A grand besoin que les bons prêchent
Pour châtier tous ceux qui pèchent,
Ses bonnes règles violant,
Que si bon fait garder pourtant.
Et si vous faites bien en sorte
Que, faits et dits, tout se rapporte
En vous, si l'exemple prêchez,
Vous ne serez point empêchés
D'entrer en la gente pâture
Où ses brebis mène à grand'cure
Bondissantes par les herbis,
Le fils de la vierge brebis
A la toison blanche et jolie.
Là-haut, en gente compagnie,
Mais non pas à foison, l'Agneau
Divin conduit son blanc troupeau
A la verdoyante prairie,
Par l'étroite sente fleurie
Couverte d'un gazon touffu,
Tant il est peu des pieds battu;
Là vont les brebiettes blanches,
Bêtes débonnaires et franches,