Selonc lor faiz les vos ligniés,20493
Gardés que vous ne forligniés.
Qu'ont-il fait, prenés vous i garde?
S'il est qui lor proece esgarde,
Il se sunt si bien deffendu,
Qu'il vous ont cest estre rendu;
Se ne fust lor chevalerie,
Vous ne fussiés pas or en vie.
Moult orent de vous grant pitié
Par amors et par amitié;
Pensés des autres qui vendront,
Qui vos lignages maintendront,
Ne vous laissiés pas desconfire,
Grefes avés, pensés d'escrire,
N'aiés pas les bras emmoflés.
Martelés, forgiés et soflés,
Aidiés Cloto et Lachesis,
Si que, se des filz cope sis
Atropos qui tant est vilaine,
Il en resaille une douzaine.
Pensés de vous monteplier,
Si porrés ainsinc conchier
La felonnesse, la revesche
Atropos, qui tout empéesche.
Ceste lasse, ceste chetive,
Qui contre les vies estrive,
Et des mors a le cuer si baut,
Norrist Cerberus le ribaut
Qui tant desire lor morie,
Qu'il en frit tout de lecherie,
Et de fain erragié morust,
Se la garce nel' secorust.

Souvenez-vous de vos bons pères20761
Et de vos vénérables mères;
Sur leurs faits les vôtres lignez,
Surtout jamais ne forlignez.
A leurs faits ne prenez-vous garde?
Pour qui leur prouesse regarde,
Leurs jours ils ont tant défendu
Qu'ils vous ont cet être rendu;
Ne fût-ce leur chevalerie,
Vous ne seriez ce jour en vie.
Moult ils eurent de vous pitié
Par amour et par amitié.
Ne vous laissez pas déconfire;
Poinçons avez, pensez d'écrire,
N'ayez les bras emmitouflés;
Martelez, forgez et soufflez.
Songez qu'il faut que d'autres viennent
Et qui vos lignages maintiennent;
Aidez Clotho et Lachézis
Pour que si des fils coupe six
Atropos, qui tant est vilaine,
Il en renaisse une douzaine;
Pensez à vous multiplier,
Et vous pourrez lors défier
La félonnesse, la revêche,
Cette Atropos qui tout empêche.
La lasse et chétive Atropos,
Qui tant s'acharne sur nos os,
Et qui, lorsque la mort nous navre,
Tant rit devant notre cadavre,
Le ribaud Cerbère nourrit
Qui de son côté tant jouit
A chaque nouvelle tuerie,
Qu'il en frémit de lécherie

Car s'el ne fust, il ne péust20525
Jamès trover qui le péust.
Ceste de li pestre ne cesse;
Et por ce que soef le presse[63],
Cist mastins li pent as mameles
Qu'el a tribles, non pas jumeles.
Ses trois groins en son sain li muce,
Et la groignoie et tire et suce.
N'onc ne fu, ne jà n'iert sevrés,
Si ne quiert-il estre abevrés
D'autre let, ne ne li demande
Estre péus d'autre viande,
Fors solement de cors et d'ames;
Et el li giete hommes et fames
A monciaus en sa trible geule.
Ceste là li pest toute seule,
Et tous jors emplir la li cuide,
Mès el la trueve tous jors vuide,
Combien que de l'emplir se paine.
De son relief sunt en grant paine
Les trois ribaudes felonnesses,
Des felonnies vengeresses,
Alecto et Thesiphoné,
Car de chascune le non é.
La tierce ra non Megera
Qui tous, s'el puet, vous mengera.
Ces trois en enfer vous atendent;
Ceus lient, batent, fustent, pendent,
Hurtent, hercent, escorchent, foulent,
Noient, ardent, greillent et boulent
Devant les trois prevoz léans
En plain consistoire séans,
Ceus qui firent les felonnies
Quant il orent ès cors les vies.

Et de faim enragé mourrait20795
Si la garce tant ne l'aidait.
Car nulle, hormis elle peut-être,
Ne trouverait-il pour le paître.
Elle le paît à chaque instant,
Et quand la soif le va pressant,
Lors il se pend à ses mamelles
Qu'elle a triples, non pas jumelles,
Et suce et grogne, et sur son sein
Étale son triple grouin.
Son nourrisson elle ne sevre
Jamais, et pour calmer sa fièvre
Ne lui verse pas d'autre lait
Ni d'autre aliment ne le paît,
Fors seulement de corps et d'âmes.
Elle lui jette hommes et femmes
En sa triple gueule à monceaux,
Car il ne veut autres morceaux;
Toujours emplit la gueule avide,
Mais constamment la trouve vide,
Combien qu'elle s'aille peinant.
Ses reliefs guettent fixement
Les trois ribaudes félonnesses
De tous les crimes vengeresses:
C'est Alecto, Tysiphonè
(Car de chacune le nom sai),
Et la troisième, c'est Mégère
Qui tous vous dévorer espère.
Elles attendent en enfer
Pour fustiger, pendre, étouffer,
Noyer, fouler, écorcher, battre,
Piller, griller, rôtir en l'âtre,
Devant les trois prévôts béants
En plein consistoire séants,

Cil par lor tribulacions20559
Escorcent les confessions
De tous les maus qu'il onques firent
Dès icele ore qu'il nasquirent.
Devant eus tous li pueple tremble.
Si sui-ge trop coars, ce semble,
Se ces prevoz nomer ci n'os:
C'est Radamantus et Minos,
Et le tiers Eacus lor frere.
Jupiter à ces trois fu pere.
Cist trois, si cum l'en les renomme,
Furent au siecle si prodomme,
Et justice si bien maintindrent,
Que juges d'enfer en devindrent.
Tel guerredon lor en rendi
Pluto qui tant les attendi,
Que les ames des cors partirent,
Où tel office déservirent.
Por Diex, seignor, que là n'ailliés,
Contre les vices batailliés,
Que Nature nostre maistresse
Me vint hui conter à ma messe:
Tous les me dist, onc puis ne sis[64].
Vous en troverés vingt et sis
Plus nuisans que vous ne cuidiés;
Et se vous estes bien vuidiés
De l'ordure de tous ces vices,
Vous n'enterrés jamès ès lices
Des trois garces devant nommées
Qui tant ont males renommées,
Ne ne craindrés les jugemens
Des prevos plains de dampnemens.