Pour Dieu, seigneurs, vous qui vivez,20663
Telles gens jamais ne suivez;
Soyez en naturelles œuvres,
Plus qu'écureuil en ses manœuvres,
Plus que l'oiseau ni que les vents,
Légers, rapides et mouvants.
Gardez ce pardon que je donne;
Tous vos péchés je vous pardonne,
Pourvu que bien y travailliez,
Remuez-vous, sautez, saillez,
Mettez tous vos outils en œuvre;
Tôt s'échauffe qui bien manœuvre.
Ne vous laissez pas refroidir
Ni trop vos membres enraidir.
CIII
Ci Génius lit sa sentence
Et sur tous l'anathème lance
Qui ne se veulent remuer
Pour l'espèce continuer.
Pour Dieu, barons, vite à l'ouvrage,
Et réparez votre lignage;
Retroussez-vous bien par devant[62b],
Comme pour recueillir le vent,
Car il périra, je vous jure,
Si de labourer n'avez cure.
Voire, au besoin, tout nus soyez,
Mais trop chaud ni trop froid n'ayez;
Levez à deux mains toutes nues
Les mancherons de vos charrues;
Bien fort des bras les soutenez,
Et du soc bouter vous peinez,
Roidement en la droite voie,20425
Por miex afonder en la roie,
Et les chevaus devant alans,
Por Diex ne les lessiés jà lans;
Asprement les esperonnés,
Et les plus grans cops lor donnés
Que vous onques donner porrés,
Quant plus parfont arer vorrés:
Et les bués as testes cornuës
Acoplés as jous des charruës,
Réveilliés les as aguillons,
A nos bienfaiz vous acuillons;
Se bien les piqués et sovent,
Miex en arerés par convent.
Et quant aré aurés assés,
Tant que d'arer serés lassés,
Que la besoingne à ce vendra
Que reposer vous convendra
(Car chose sans reposement
Ne puet pas durer longuement),
Ne ne porrés recommencier
Tantost por l'uevre ravancier;
Du voloir ne soiés pas las.
Cadmus, au dit dame Palas,
De terre ara plus d'ung arpent,
Et sema les dens d'un serpent
Dont chevalier armé saillirent,
Qui tant entr'eus se combatirent,
Que tuit en la place morurent,
Fors cinq qui si compaignon furent,
Et li voldrent secors donner,
Quant il dut les murs maçonner
De Thebes, dont il fut fondierres.
Cis assistrent o li les pierres,
Roidement en la droite sente,20691
Pour mieux enfoncer dans la fente,
Et de devant ne laissez pas
Les chevaux ralentir le pas.
Que votre main les éperonne
Et les plus puissants coups leur donne
Que jamais donner vous pourrez,
Quand plus creux labourer voudrez,
Puis les bœufs aux têtes cornues
Accouplez au joug des charrues;
De l'aiguillon réveillez-les
Pour mériter tous mes bienfaits;
Piquez souvent votre attelage,
Meilleur sera le labourage.
Et lorsque vous aurez assez
Labouré, que serez lassés,
Quand, après besogne si fière,
Le repos sera nécessaire,
Ne pouvant lors recommencer
Pour la besogne à fin pousser
(Car lorsque l'on ne se repose,
Longtemps ne dure aucune chose),
Pour ce ne vous rebutez pas.
Cadmus, au dire de Pallas,
Fouilla plus d'un arpent de terre,
Puis sema la denture entière
D'un serpent, dont guerriers armés,
Soudain nés, se sont escrimés
Si fort, qu'en la place moururent,
Fors cinq qui ses compagnons furent,
Et lui vinrent secours donner,
Quand il dut les murs maçonner
De Thèbes que tous six bâtirent;
Avec lui les pierres assirent
Et li pueplerent sa cité20459
Qui est de grant antiquité.
Moult fist Cadmus bonne semence,
Qui le sien pueple ainsinc avance;
Se vous ausinc-bien commenciés,
Vos lignaiges moult avanciés.
Si r'avés-vous deus avantaiges
Moult grans à sauver vos lignaiges;
Se le tiers estre ne volés,
Moult avés les sens afolés.
Si n'avés c'ung sol nuisement,
Deffendés-vous proeusement:
D'une part iestes assailli,
Trois champions sunt moult failli,
Et bien ont deservi à batre,
S'il ne puéent le quart abatre.
Trois serors sunt, se nel' savés,
Dont les deus à secors avés:
La tierce solement vous grieve,
Qui toutes les vies abrieve.
Sachiés que moult vous reconforte
Cloto, qui la quenoille porte,
Et Lachesis qui les filz tire;
Mès Atropos ront et descire
Quanque ces deus puéent filer:
Atropos vous bée à guiler.
Ceste qui parfont ne forra,
Tous vos lignages enforra,
Et vait espiant vous méismes:
Onc pire beste ne véismes,
N'avés nul anemi greignor.
Seignor merci, merci Seignor;
Souviengne-vous de vos bons peres
Et de vos anciennes meres;
Et lui peuplèrent sa cité20727
Qui est de haute antiquité.
Moult fit ainsi bonne semence
Cadmus, qui le sien peuple avance.
Or donc comme lui commencez,
Et vos lignages avancez;
Car vous avez deux avantages
Moult grands, pour sauver vos lignages;
Si le tiers être ne voulez,
C'est qu'avez les sens affolés.
Vous n'avez qu'un seul adversaire;
Faites-lui résistance fière.
Trop lâches sont, à mon avis,
Trois champions d'un assaillis,
S'ils ne peuvent tous trois l'abattre,
Et bien méritent se voir battre.
Sachez-le donc, il est trois sœurs
Dont deux avez pour défenseurs;
Seule la tierce vous assiége:
C'est celle qui vos jours abrége.
Par sa quenouille tout d'abord
Clytho vous est grand réconfort
Et Lachézis qui les fils tire;
Mais Atropos rompt et déchire
Tout ce que filent ces deux-là.
Jamais elle ne cherchera
Qu'à vous nuire. La douloureuse,
Sans que profondément ne creuse,
Vos lignages enfouira
Et vous-mêmes guette déjà.
Oncques plus détestable bête
On ne vit de sa proie en quête,
Et vous n'avez pire ennemi.
Pitié, seigneurs; seigneurs, merci!