De tel péché, de tel forfait,21067
Tant vers Nature il a forfait!
Mais combien que fût grand ce crime,
Jupiter n'y fit tant de frime,
Pourvu que sans plus à ce vint,
Que le sceptre en sa main retint;
Et quand du royaume fut maître
Du monde il se fit reconnaître,
Et bailla ses commandements
Ses lois, ses établissements,
Et fit tantôt en audience
Son ban crier dont la sentence
Je vais dire pour enseigner
Aux gens à vivre et besoigner.
CIV
Comment Jupiter nous enseigne
Que chacun s'adjuger ne craigne
Ce qu'il lui plait, selon son gré,
Et tout fasse a sa volonté.
Jupiter qui le monde règle
Commande et pose comme règle
Que chacun vive à son souhait;
Et si quelque chose lui plait
Qu'il la fasse, s'il la peut faire,
Pour son cœur, ses sens satisfaire.
Autrement il ne sermonna,
Communément abandonna
Que chacur fît tout à sa guise
Ce qui flattait sa convoitise.
Car plaisir, disait-il, est droit,
La meilleure chose qui soit,
Et li soverains biens en vie,20823
Dont chascun doit avoir envie;
Et por ce que tuit l'ensivissent,
Et qu'il à ses euvres préissent
Exemple de vivre, faisoit
A son cors quanqu'il li plaisoit
Dant Jupiter li renvoisiés
Par qui delis iert tant proisiés:
Et si cum dist en Géorgiques
Cil qui nous escrit Bucoliques,
(Car ès livres grejois trova
Comment Jupiter se prova):
Avant que Jupiter venist,
N'ert hons qui charuë tenist;
Nus n'avoit onques champ aré,
Ne cerfoï, ne reparé.
N'onques n'avoit assise bonne
La simple gent paisible et bonne:
Communaument entr'eus queroient
Les biens qui de lor gré venoient.
Cil commanda partir la terre
Dont nus sa part ne savoit querre,
Et la devisa par arpens.
Cil mist le venin ès serpens;
Cil aprist les leus à ravir,
Tant fist malice en haut gravir;
Cil les fresnes miéleus trencha,
Les ruissiaus vivens estancha;
Cil fist par tout le feu estaindre,
(Tant semilla por gens destraindre!)
Et le lor fist querir ès pierres,
Tant fut soutis et baretierres.
Cil fist diverses ars noveles,
Cil mist nons et numbre ès esteles;
Le souverain bien de la vie,21097
Dont chacun doit avoir envie.
Et pour que chacun le suivit
Et pour règle ses œuvres prit,
Faisait, pour son corps satisfaire,
Tretout ce qui pouvait lui plaire
Dam Jupin, le galant rusé,
Par qui plaisir fut tant prisé.
Et comme dit en Géorgiques
Celui qui fit les Bucoliques,
Qui dans les livres grecs trouva
Comment Jupiter se prouva:
«Avant de Jupin la venue,
Nul homme ne tenait charrue,
Nul n'avait de champ labouré
Ni retourné, ni réparé,
Onc n'avait nulle borne assise.
La gent simple et sans convoitise,
Et paisible, en commun mettait
Les biens dont le ciel la comblait.
Jupin fit partager la terre,
Dont nul ne se souciait guère,
Et la divisa par arpents,
Donna les venins aux serpents,
Et fit au loup ravir sa proie,
Tant mit le monde en male voie.
Les frais ruisseaux il dessécha,
Les frênes mielleux trancha
Et fit le feu partout éteindre.
L'intrigant! pour les gens contraindre,
Tant il était fourbe et jaloux,
A l'aller tirer des cailloux;
D'arts nouveaux souleva les voiles,
Nomma, puis compta les étoiles,
Cil gluz et laz et rois fist tendre20857
Por les sauvages bestes prendre,
Et lor huia les chiens premiers,
Dont nus n'iert avant coustumiers.
Cil donta les oisiaus de proie
Par malice qui gens asproie;
Assaut mist, haïne et batailles
Entre esperviers, perdris et cailles,
Et fist tornoiement ès nuës
D'ostoirs, de faucons et de gruës,
Et les fist au loirre venir:
Et por lor grace retenir,
Qu'il retornassent à sa main,
Les put-il au soir et au main.
Ainsinc tant fist li damoisiaus,
Est hons sers as felons oisiaus,
Et s'est en lor servage mis
Por ce qu'il ierent anemis,
Comme ravisséors orribles
As autres oisillons paisibles,
Qu'il ne puet par l'air aconsivre;
Ne sans lor char ne voloit vivre,
Ains en voloit estre mengierres,
Tant ert délicieus lechierres,
Tant ot les volatiles chieres.
Cil mist les furez ès tenieres,
Et fist les connins assaillir
Por eus faire ès roisiaus saillir.
Cil fist, tant par ot son cors chier,
Eschauder, rostir, escorchier
Les poissons de mer et de flueves,
Et fist les sauces toutes nueves
D'espices de diverses guises,
Où il a maintes herbes mises.
Siffla, dressa le chien premier,21131
Ce dont nul n'était coutumier,
Et glus, et lacs, et rets fit tendre
Pour les sauvages bêtes prendre.
Ce Dieu, qui toutes gens poursuit[67],
Les oiseaux de proie asservit,
Rancune mit, haine et batailles
Entre éperviers, perdrix et cailles,
Et par le ciel fit grands assauts
D'autours, faucons et maints oiseaux,
Et puis les fit venir au leurre
Et pour leur grâce avoir meilleure,
Pour qu'ils revinssent dans la main,
Les reput du soir au matin.
De ce jour l'homme se déprave
Et d'oiseaux vils se fait l'esclave,
Et s'est en leur servage mis,
Parce qu'ils étaient ennemis,
En tant que ravisseurs horribles,
Aux autres oisillons paisibles
Qu'il ne pouvait suivre dans l'air
Et dont il convoitait la chair,
Tant a les volatiles chères.
Il mit les furets aux tannières
Et fit les lapins assaillir
Pour les faire ès-réseaux saillir.
Telle était sa gloutonnerie,
Raffinement et lécherie,
Qu'il fit, tant avait son corps cher,
Échauder, rôtir, écorcher
Les poissons de mer et des fleuves,
Et fit les sauces toutes neuves
D'épices de divers pays,
Où maintes herbes il a mis.