C'est la fontaine périlleuse,21401
Tant amère et tant venimeuse,
Que lui-même il n'hésite pas
A le reconnaître, et plus bas
En rien sa cruauté ne cèle
Quand périlleux miroir l'appelle,
Et dit que quand il s'y mira
Souvent depuis en soupira,
Tant y trouva mésaise et peine.
Voyez quelle douce fontaine!
Et comme il s'y fait bon virer
Pour son visage en l'eau mirer!
Quelle onde bienfaisante et sade
Qui d'homme sain fait un malade!
Puis, dit-il, nuit et jour sans fin
Plus blanche et claire qu'argent fin
On la voit sourdre à grandes ondes
Par deux rigoles moult profondes.
Mais rien n'est à elle, ses eaux,
Bien le sais, ni ses deux canaux;
Nulle chose n'est qu'elle tienne
Qui d'ailleurs toute ne lui vienne.
Voyez quels contes il vous fait!
Ce bassin est si trouble et laid
Que chacun qui sa tête y boute
Pour s'y mirer, il n'y voit goutte;
Tous sont forcenés, angoisseux,
Et trompés leurs cœurs et leurs yeux.
Au fond, dit-il, est cristal double;
Or le soleil, qui n'est pas trouble,
Tant les éclaire de ses feux,
Que si l'on y jette les yeux,
On y lit la moitié des choses
Qui sont en ce jardin encloses,

Et puet le remanant véoir,21161
S'il se vuet d'autre part séoir,
Tant sunt clers, tant sunt vertueus;
Certes ains sunt troble et nueus.
Por quoi ne font-il demonstrance,
Quant li solaus ses rais i lance,
De toutes les choses ensemble?
Par foi qu'il ne puéent, ce semble,
Por l'oscurté qui les obnuble,
Qu'il sunt si troble et si obnuble,
Qu'il ne pueent par eus suffire
A celi qui léans se mire,
Quant lor clarté d'aillors acquierent,
Se li rais du solaus n'i fierent,
Si qu'il les puissent encontrer,
Il n'ont pooir de riens monstrer;
Mès cele que ge vous devise,
C'est fontaine bele à devise.
Or levés ung poi les oreilles,
Si m'en orrés dire merveilles.
Cele fontaine que j'ai dite,
Qui tant est bele et tant profite
Por garir, tant est savorée,
Trestoute beste enlangorée,
Rent tous jors par trois doiz sotives
Iauës douces, cleres et vives.
Si sunt si près, à près chascune,
Que toutes s'asemblent à une,
Si que quant toutes les verrés,
Et une et trois en troverés,
Se volés au conter esbatre,
Ne jà n'en i troverés quatre,
Mès tous jors trois et tous jors une;
C'est lor propriété commune.

Et qu'on peut tout le reste voir21435
Si l'on se va d'autre part seoir,
Tant ils sont puissants et limpides!
Mais ils sont troubles et perfides.
Que ne peuvent-ils refléter,
Quand le soleil s'y vient jeter,
Tretoutes les choses ensemble?
C'est qu'ils ne peuvent, il me semble.
Leur naturelle obscurité
Les rend si vains, en vérité,
Qu'eux-mêmes ne sauraient suffire
A celui qui dedans se mire,
Ils n'ont pouvoir de rien montrer
S'ils ne viennent à rencontrer
Les rais que le soleil y lance;
Étrangère est donc leur puissance.
Mais la fontaine que je dis
Est l'ornement du paradis.
Or levez un peu les oreilles,
Et m'ouïrez dire merveilles.
Cette fontaine oncques ne nuit,
Qui tant est belle, mais guérit,
Tant elle est bonne et savourée,
Tretoute bête enlangorée,
Et toujours par triples canaux
Rend douces, claires, triples eaux,
Qui sont si près à près chacune,
Que toutes s'assemblent en une,
Si bien que qui les trois verrait
Et une et trois en trouverait,
Mais toujours trois et toujours une,
C'est leur propriété commune;
En vain à compter s'ébattrait,
Jamais quatre n'en trouverait.

N'onc tel fontaine ne véismes,21195
Car ele sourt de soi-méismes:
Ce ne font mie autres fontaines
Qui sordent par estranges vaines.
Ceste tout par soi se conduit,
N'a mestier d'estrange conduit,
Et se tient en soi toute vive,
Plus ferme que roche naïve:
N'a mestier de pierre de marbre,
Ne d'avoir coverture d'arbre;
Car d'une sorce vient si haute
L'eve, qu'el ne puet faire faute,
Qu'arbre ne puet si haut ataindre,
Que sa hautece ne soit graindre,
Fors que sans faille en ung pendant,
Si cum el s'en vient descendant,
Là trueve une olivete basse,
Souz qui toute l'iauë s'en passe;
Et quant l'olivete petite
Sent la fontaine que j'ai dite,
Qui li atrempe ses racines
Par ses iauës douces et fines,
Si en prent tel norrissement,
Qu'ele en reçoit acroissement,
Et de foille et de fruit s'encharge:
Si devient si haute et si large,
C'onques li pins qu'il vous conta,
Si haut de terre ne monta,
Ne ses rains si bien n'estendi,
Ne si bel umbre ne rendi.
Ceste olive tout en estant,
Ses rains sor la fontaine estant;
Ainsinc la fontaine s'enumbre,
Et par le roisant du bel umbre

Nul ne vit onc fontaine telle.21469
Car de soi-même coule-t-elle
Et d'elle-même se conduit
Sans chercher étranger conduit,
Ce que ne font autres fontaines
Qui sourdent d'étrangères veines.
Car en soi-même elle a son lit
Creusé, plus ferme que granit;
Besoin n'a de roc ni de marbre,
Ni d'avoir couverture d'arbre,
Car de source si haute sourd
L'onde, que ne manque à nul jour,
Et qu'il n'est arbre qui l'atteigne,
Car sa hauteur tous les dédaigne,
Fors sans mentir en un pendant
Lorsqu'elle coule en descendant.
Là trouve une olivette basse
Sous laquelle toute l'eau passe,
Et quand ce petit olivier
Sent la fontaine en son sentier,
Qui lui détrempe les racines
Par ses ondes douces et fines,
Il en prend tel nourrissement
Qu'il en reçoit accroissement
Et de feuilles, de fruits se charge.
Lors devient si haut et si large
Qu'oncques le pin qu'il vous conta
Si haut de terre ne monta,
Ni de ses grands rameaux sans nombre
Ne rendit oncques si belle ombre;
Debout cet olivier géant
Ses rameaux sur les eaux étend.
Ainsi la fontaine s'enombre,
Et pour l'attrait de la belle ombre