C'est tout ce qu'il m'advint forfaire.22829
Mais j'allais d'une ardeur si fière[86b],
Que nul mauvais gré ne m'en sut
Le doux qui nul mal n'y conçut,
Et moult joyeux me laisse faire
Tout ce qu'il sait devoir me plaire.
Il m'appelle bien, il est vrai,
D'un ton sérieux et doucet,
Inconvenant et sans usage:
Vous me faites trop grand outrage
Vraiment, dit-il; mais, ceci dit,
Il ne met plus nul contredit
Que je ne prenne, entr'ouvre et cueille
Rosier et rose, fleur et feuille.
Quand me vis en si haut degré,
Quand j'eus si noblement ouvré
Que mon procès n'est plus doutable,
Alors pour fin et agréable
Être envers tous mes bienfaiteurs,
Comme doivent bons débiteurs
(Car à haute voix je l'affiche,
Plus que Richesse j'étais riche,
Et partant moult vers eux tenu
Moi par eux riche devenu),
Au Dieu d'Amours et à sa mère,
Qui plus que tous m'aida naguère,
Ainsi qu'aux barons valeureux
(Dieu les laisse au fin amoureux
Venir, à l'appel de ses plaintes!)
En mes amoureuses étreintes
Rendis grâces dix fois ou vingt.
Mais de Raison ne me souvint
Qui tant jadis me fit de peine,
Ni de Richesse la vilaine
Qui onques de pitié n'usa,22563
Quant l'entrée me refusa
Du senteret qu'ele gardoit;
De cesti pas ne se gardoit
Par où ge sui céans venus
Repostement les saus menus,
Maugré mes mortex anemis
Qui tant m'orent arriere mis,
Especiaument Jalousie
O tout son chapel de soussie,
Qui des Amans les Roses garde:
Moult en fait ores bonne garde.
Ains que d'ilec me remuasse,
(A mon voil encor demorasse)
Par grant joliveté coilli
La flor du biau Rosier foilli:
Ainsinc oi la Rose vermeille,
Atant fu jor, et ge m'esveille[87].
Et puis que ge fui esveillié
Du songe qui m'a traveillié
Et moult i ai éu à faire
Ains que ge péusse à chief traire
De ce que j'avoie entrepris:
Mès toutevois si ai-ge pris
Le bouton que tant desiroie,
Combien que traveillié m'i soie,
Et tout le solas de ma vie,
Maugré Dangier et Jalousie,
Et maugré Raison ensement
Qui tant me ledengea forment;
Mès Amors m'avoit bien promis,
Et ausinc me le dist Amis,
Qui de nulle pitié n'usa22863
Lorsque l'accès me refusa
Du joli sentier qu'elle garde.
Mais elle n'avait pas pris garde,
La chétive, au sentier menu,
Par où pourtant je suis venu
A bon port, en grand' recelée.
Or par là j'ai pris ma volée
Malgré mes mortels ennemis
Qui tant m'avaient arrière mis,
Principalement Jalousie,
La tête de soucis fleurie,
Qui Roses garde des amants
Et fait bonne garde en tous temps.
Avant de sortir de l'enceinte
(Où je fusse resté, sans feinte,
Encor), radieux j'ai cueilli
Le bouton du rosier joli.
Ainsi j'eus la Rose vermeille;
Il était jour, et je m'éveille[87b].
Et puis quand je fus éveillé,
Je me sentis émerveillé,
Je vous assure, du beau songe
Que j'ai vu, surtout quand je songe
A tretout le mal qui m'advint
Avant de toucher à la fin
De mon amoureuse entreprise.
Mais toutefois fut de moi prise
La Rose que tant désirais,
Pour qui tant je me travaillais,
Et tout le bonheur de ma vie,
Malgré Danger et Jalousie,
Malgré Raison pareillement
Qui me gourmanda tant et tant.
Se ge servoie loiaument,22595
Que j'auroie prochainement
Ma volenté toute acomplie.
Folz est qui en Dieu ne se fie;
Et quiconques blasme les songes,
Et dist que ce sunt des mençonges,
De cestui ne le di-ge mie,
Car ge tesmoingne et certefie
Que tout quanque j'ai récité,
Est fine et pure vérité.
Explicit li Rommans la Rose
Où l'art d'Amours est toute enclose:
Nature rit, si com moi semble,
Quant hic et hec joingnent ensemble22608
Mais Amour m'avait fait promesse,22897
Ainsi qu'Ami, dans ma détresse,
Si je servais loyalement,
Que je verrais prochainement
Ma volonté toute accomplie.
Fol est en Dieu qui ne se fie
Et qui veut les songe blâmer
Et pour mensonges les clamer.
Quant à celui-ci, je le nie;
Car je témoigne et certifie
Que tout ce que j'ai récité
Est fine et pure vérité.
Fin du beau Roman de la Rose
Où l'art d'Amour est toute enclose.
Nature rit, comme il me semble,
Quand hic et hæc joignent ensemble.22912