Pendant que Dominique était à Rome, un savant homme, nommé Reginald, doyen de Saint-Aignan d’Orléans, et qui avait enseigné le droit canon à Paris, se mit en route pour Rome, par voie de mer, en compagnie de l’évêque d’Orléans. Cet homme avait depuis longtemps le désir de se consacrer tout entier à la prédication, mais ne savait pas encore sous quelle forme il devait le faire. Un cardinal, qui éprouvait le même désir, lui apprit l’institution des Frères Prêcheurs. On fit venir saint Dominique, qui leur expliqua son projet. Sur quoi le théologien résolut d’entrer dans son ordre. Mais, au même moment, il fut pris d’une grande fièvre qui faillit l’emporter. Alors saint Dominique se mit à invoquer la Vierge, qu’il avait choisie, expressément, pour patronne de son ordre. Il lui demanda de vouloir bien lui concéder Reginald, au moins pour quelque temps. Et voici que, soudain, le malade qui, déjà, attendait la mort, vit venir à lui la Reine de Miséricorde, accompagnée de deux jeunes filles merveilleusement belles ; et elle lui dit : « Demande-moi ce que tu voudras et je te l’accorderai ! » Et, pendant qu’il songeait à ce qu’il pouvait lui demander, une des deux jeunes filles lui conseilla de ne rien demander, mais plutôt de s’en remettre tout à fait à la Reine de Miséricorde : ce qu’il fit. Alors la Vierge, étendant la main, oignit ses oreilles, ses narines, ses mains, et ses pieds, avec un onguent qu’elle avait apporté, puis elle dit : « Après-demain je t’enverrai une ampoule qui achèvera de te rendre la santé ! » Puis elle lui montra un habit de moine, en lui disant : « Voici l’habit de ton ordre ! » Et lorsque saint Dominique, qui avait eu la même vision, vint chez Reginald, le jour suivant, il le trouva en pleine convalescence. Et, le jour d’après, la Mère de Dieu revint auprès de Reginald, et lui oignit de nouveau le corps, de telle façon que non seulement sa fièvre disparut à jamais, mais que toute ardeur de concupiscence l’abandonna. Lui-même a avoué que, pas une seule fois depuis lors, il n’a ressenti même le premier mouvement d’un désir charnel. Et cette seconde vision eut pour témoin, avec Reginald et saint Dominique, un religieux de l’ordre des Hospitaliers, qui en fut grandement surpris. Aussi Dominique s’empressa-t-il de la raconter à ses frères, en même temps qu’il leur faisait revêtir l’habit que la Vierge avait montré à Reginald, et qui était un peu différent de celui que les frères portaient jusqu’alors. Quant à Reginald, il se rendit à Bologne pour y prêcher, et contribua beaucoup à accroître le nombre des frères ; après quoi il se rendit à Paris et y mourut presque dès son arrivée.

Un jeune homme, neveu du cardinal de Fossa-Nova, tomba de cheval dans un fossé où il se tua ; mais saint Dominique, ayant prié sur lui, le ressuscita. Il ressuscita également un architecte qui, conduit par des frères dans la crypte de Saint-Sixte, avait été écrasé par la chute d’un mur. Dans le même couvent, comme les frères, au nombre de quarante, y étaient assemblés, ils virent qu’ils n’avaient à manger qu’un tout petit pain. Saint Dominique leur ordonna de couper ce pain en quarante parties. Et comme chacun des frères prenait avec joie sa bouchée, deux jeunes gens, exactement pareils, entrèrent dans le réfectoire portant des pains dans les plis de leurs manteaux. Ils déposèrent les pains à la tête de la table sans rien dire, et puis disparurent, de telle façon que personne ne sut ni d’où ils étaient venus, ni comment ils étaient partis. Alors saint Dominique, étendant les mains vers ses Frères : « Eh bien, mes chers Frères, voilà que vous avez de quoi manger ! »

Un jour qu’il était en voyage et que la pluie tombait à verse, il fit le signe de la croix ; et aussitôt la pluie l’épargna, lui et son compagnon, de telle sorte que, pendant que le sol ruisselait d’eau, pas une goutte ne se voyait dans un espace de trois coudées tout à l’entour d’eux. Une autre fois, près de Toulouse, comme il passait un fleuve en bateau, le batelier exigea de lui un denier pour prix de la traversée. En vain le saint lui promettait le royaume des cieux, ajoutant que, disciple du Christ, il n’avait jamais ni or, ni argent. L’homme, le tirant par sa chape, lui disait : « Je veux un denier ou ta chape ! » Alors le saint leva les yeux au ciel et pria ; puis baissant les yeux à terre, il aperçut un denier, sans doute tombé du ciel. Et il dit au batelier : « Tiens, frère, prends ce que tu demandes et laisse-moi aller en paix ! »

Une autre fois, le saint rencontra en route un religieux qui lui était proche par la sainteté, mais absolument étranger par la langue. Et il regrettait fort de ne pouvoir pas se réchauffer l’âme en s’entretenant avec lui des choses divines. Mais Dieu permit que, pendant trois jours, jusqu’à leur arrivée dans l’endroit où ils allaient, ils comprissent et parlassent la langue l’un de l’autre.

Une autre fois, voulant délivrer un possédé, il lui mit autour du cou sa propre étole, et ordonna aux démons de ne plus le tourmenter. Et les démons : « Permets-nous de sortir sans nous torturer comme tu fais ! » Mais lui : « Je ne vous laisserai sortir que si vous me donnez des garants pour me certifier que jamais plus vous ne reviendrez. » Et eux : « Quels garants pourrions-nous t’offrir ? » Et lui : « Les saints martyrs dont les chefs reposent dans cette église ! » Et eux : « C’est impossible, car ils sont nos ennemis ! » Et lui : « Si vous ne le faites pas, je ne cesserai pas de vous torturer. » Alors ils promirent de faire tout le possible ; et, après un instant, ils reprirent : « Hé bien, les saints martyrs nous ont accordé la faveur de se porter garants pour nous ! » Et comme Dominique leur demandait un signe qui le lui prouvât, ils répondirent : « Allez à la châsse où sont les têtes des martyrs, et vous la trouverez retournée en sens inverse ! » On y alla, et l’on vit que les démons avaient dit vrai.

Un jour, comme il prêchait, des femmes hérétiques se jetèrent à ses pieds, en disant : « Serviteur de Dieu, prête-nous ton aide ! car si ce que tu as prêché aujourd’hui est vrai, longtemps l’esprit d’erreur nous a aveuglées. » Et lui : « Ayez la constance d’attendre un moment, et vous verrez à quel dieu vous avez adhéré ! » Et elles virent s’élancer parmi elles un chat terrible, grand comme un chien, avec de gros yeux pleins de flammes, une langue énorme et sanguinolente descendant jusque sur son nombril, et une queue très courte, laissant à nu son derrière, dont sortait une puanteur intolérable. L’animal tourna plusieurs fois autour des femmes, et disparut enfin dans le clocher, grimpant le long de la corde d’une cloche. Et les femmes, ayant vu ce prodige, se convertirent à la foi catholique.

Etant à Toulouse, Dominique vit un jour conduire au bûcher des hérétiques qu’il avait convaincus d’erreur. Et comme il reconnaissait parmi eux un homme appelé Raymond, il dit aux exécuteurs : « Sauvez celui-ci, de façon qu’il ne soit pas brûlé avec les autres ! » Puis, se tournant vers Raymond, il lui dit doucement : « Je sais, mon fils, qu’un jour tu deviendras un homme de bien et un saint ! » Et, en effet, l’hérétique, après avoir encore persisté dans son hérésie pendant vingt ans, se convertit et entra dans l’ordre des Prêcheurs, où il mena la vie la plus exemplaire.

Comme il était un jour au couvent de saint Sixte, à Rome, il eut une illumination divine après laquelle, convoquant le chapitre des frères, il leur annonça que quatre d’entre eux mourraient bientôt, deux quant au corps, et deux quant à l’âme. Et en effet, peu de temps après, deux des frères rendirent leur âme à Dieu et deux autres se défroquèrent.

Il y avait à Bologne un savant maître, nommé Conrad le Teuton, dont les frères souhaitaient vivement qu’il entrât dans leur ordre. Or, un soir que saint Dominique s’entretenait familièrement avec le prieur du monastère Cistercien de Casa Mariæ, il lui dit, entre autres choses : « Prieur, je vais t’avouer un secret dont je n’ai jamais fait part à personne, et dont je te prie, toi aussi, de ne faire part à personne tant que je vivrai. Sache donc que, jusqu’à présent, je n’ai jamais rien demandé au ciel qui ne m’ait aussitôt été accordé ! » A quoi le prieur répondit : « Eh bien, mon Père, demande au ciel que Conrad entre dans ton ordre, ainsi que le souhaitent les frères ! » Quelques heures plus tard, quand les offices furent achevés, et que tout le monde se fut mis au lit, Dominique resta seul dans l’église, et pria jusqu’au lendemain. Et, le lendemain matin, comme les frères s’assemblaient dans l’église pour les matines, voici qu’entra tout à coup maître Conrad, qui, s’étant prosterné aux pieds de saint Dominique, demanda à revêtir l’habit de son ordre. Et, depuis ce moment, Conrad mena la vie la plus exemplaire. Plus tard, comme il avait déjà fermé les yeux, ses frères le croyaient mort, lorsque soudain, rouvrant les yeux et promenant son regard d’un frère à l’autre, il dit : « Que le Seigneur soit avec vous ! » Les Frères répondirent : « Et avec ton esprit ! » Sur quoi Conrad ajouta : « Que les âmes des fidèles reposent en paix ! » Et aussitôt il s’endormit dans le Seigneur.

Dominique, en vrai serviteur de Dieu, avait une parfaite égalité d’âme, sauf quand il était ému de compassion ; et, comme un cœur joyeux rend le visage gai, la composition tranquille de son intérieur se manifestait dans la bienveillance souriante de ses traits. Il passait ses journées en compagnie de ses frères et de ses compagnons, réservant ses nuits pour la prière : et ainsi il donnait ses journées à son prochain, ses nuits à Dieu. Souvent, pendant la messe, à l’élévation, il avait l’esprit ravi au point de voir le Christ lui-même incarné dans l’hostie. Presque toujours il passait la nuit dans l’église ; et quand la fatigue l’accablait, il sommeillait un instant, soit devant l’autel, ou la tête appuyée sur une pierre. Trois fois par nuit il s’infligeait la discipline avec une chaîne de fer, la première fois pour lui-même, la seconde pour les pécheurs vivants, la troisième pour ceux du purgatoire.