Et l’on raconte que, un jour que Dominique, à Rome, priait dans l’église de Saint-Pierre pour demander cette autorisation, les deux princes des apôtres, Pierre et Paul, lui apparurent ; saint Pierre lui tendit un bâton, saint Paul, un livre, et tous deux lui dirent : « Va et prêche, car tu as été élu de Dieu pour cette mission ! » Et il crut voir ses fils, deux par deux, se répandant à travers le monde. Aussi, dès qu’il fut revenu à Toulouse, dispersa-t-il ses Frères, envoyant les uns en Espagne, d’autres à Paris, d’autres à Bologne, tandis que lui-même s’en retournait à Rome.

Un moine, ayant été ravi en extase, vit la Vierge qui, agenouillée et les mains jointes, implorait son Fils en faveur des hommes. Et le Fils, voyant son insistance, lui dit : « Ma mère, que puis-je ou dois-je encore faire pour eux ? Je leur ai envoyé mes patriarches et mes prophètes, et ils ne se sont pas corrigés. Je suis venu moi-même vers eux, je leur ai envoyé mes apôtres : ils nous ont mis à mort. Je leur ai envoyé mes martyrs, mes docteurs et mes confesseurs : ils ne les ont pas écoutés. Cependant, comme je ne veux rien te refuser, je leur donnerai encore mes Frères Prêcheurs, pour qu’ils puissent les éclairer et les purifier. Mais si les hommes rejettent encore ceux-là, je serai forcé de sévir contre eux ! » Un autre moine eut une vision analogue, le jour où douze abbés de Cîteaux arrivèrent à Toulouse pour combattre les hérétiques. Cette fois, la Vierge dit au Fils : « Mon cher enfant, ce n’est point contre leurs méchancetés, mais d’après ta propre compassion que tu dois agir. » Et le Fils, vaincu par ses prières, lui dit : « A ta demande, je vais encore leur envoyer mes Frères Prêcheurs pour les instruire et les avertir ; mais s’ils continuent à ne pas se corriger, je n’aurais désormais plus de pitié pour eux ! »

Un Frère Mineur, qui avait été longtemps le compagnon de saint François, raconta à plusieurs Frères de l’ordre des Prêcheurs que, pendant que Dominique était à Rome pour la confirmation de son ordre, il vit, une nuit, le Christ debout dans les airs et tenant en main trois lances, qu’il brandissait contre le monde. Et sa Mère, accourant au-devant de lui, lui demanda ce qu’il allait faire. Et Lui : « Le monde est tout rempli de trois vices : l’orgueil, l’avarice, et la concupiscence ; aussi ai-je résolu de le détruire avec ces trois lances ! » Alors la Vierge, se jetant à ses genoux, lui dit : « Fils bien-aimé, aie pitié et tempère ta justice de miséricorde ! » Et le Christ : « Ne vois-tu pas les injures qui me sont faites ? » Et la Vierge : « Mon fils, retiens ta fureur et attends un peu ; car je connais un fidèle serviteur et vaillant lutteur qui, parcourant le monde, le soumettra à ta domination. Et je lui donnerai pour assistant un autre serviteur, qui rivalisera avec lui de zèle et de courage. » Et Jésus : « Ta vue m’a apaisé, mais je serais curieux de voir les deux hommes à qui tu promets de si hautes destinées ! » Alors elle présenta au Christ saint Dominique. Et le Christ : « Oui, voilà un bon et vaillant lutteur ! » Puis elle lui présenta saint François, dont il fit le même éloge. Or, saint Dominique, qui, jamais encore n’avait vu son glorieux rival, le reconnut dans l’église, le lendemain, à la suite de ce rêve où il l’avait vu. Il courut à lui, l’embrassa pieusement, et lui dit : « Tu es mon compagnon, nos routes iront de pair. Unissons-nous, et aucun adversaire ne prévaudra contre nous ! » Puis il lui raconta la vision qu’il avait eue ; et depuis lors, ils n’eurent plus qu’un seul cœur et qu’une seule âme en Dieu, et ils recommandèrent à leurs successeurs de garder fidèlement cette amitié réciproque.

Un novice, de la Pouille, que saint Dominique avait reçu dans son ordre, fut tellement perverti par ses anciens compagnons qu’il voulait absolument jeter son froc pour retourner dans le monde. Alors saint Dominique, après avoir longtemps prié, revêtit le novice de ses vêtements de laïc ; mais aussitôt celui-ci se mit à crier : « Je brûle, je me consume, ôtez-moi au plus vite cette maudite chemise qui va me réduire en cendres ! » Et il n’eut point de repos que son froc ne lui fût rendu et qu’il ne se fût réinstallé dans sa cellule.

Pendant que saint Dominique était à Bologne, un des Frères, la nuit, fut tourmenté par le diable. Ce qu’apprenant, le Frère Régnier, de Lausanne, fit part de la chose à saint Dominique, qui ordonna de transporter le possédé dans l’église, devant l’autel. Et lorsque dix Frères furent péniblement parvenus à le transporter, le saint dit : « Je te somme, misérable, de me dire pourquoi tu tourmentes une créature de Dieu ! » Et le diable répondit : « Je tourmente ce moine, parce qu’il l’a mérité. Hier, en effet, il a bu, en ville, sans la permission de son prieur, et sans avoir fait le signe de la croix. Alors je suis entré en lui, sous la forme d’un moustique, en me mêlant au vin qu’il buvait. » Sur ces entrefaites, la cloche du monastère sonna pour les matines. Et aussitôt le diable dit : « Je ne puis demeurer ici plus longtemps, car voilà que les capucins se lèvent ! » Et il s’enfuit.

Un jour que saint Dominique traversait un fleuve, aux environs de Toulouse, ses livres tombèrent à l’eau. Or trois jours après, un pêcheur, ayant jeté sa ligne en ce lieu, crut bien avoir pris un lourd poisson ; et il retira de l’eau les livres du saint, aussi intacts que s’ils avaient été soigneusement gardés dans une armoire.

Une nuit, étant arrivé à la porte d’un monastère pendant que les moines dormaient, Dominique se fit scrupule de les réveiller. Il se mit en prière, et soudain, se vit transporté à l’intérieur du monastère, avec son compagnon, sans que les portes eussent été ouvertes.

Un étudiant débauché vint, certain jour de fête, dans l’église des Frères, à Bologne, pour entendre la messe. Or c’était saint Dominique lui-même qui officiait ce jour-là. Au moment de l’offertoire, l’étudiant s’approcha et baisa pieusement la main du saint, dont il sentit s’exhaler un parfum délicieux. Et aussitôt la fièvre du plaisir se refroidit en lui, miraculeusement, au point qu’il devint désormais chaste et continent.

Un prêtre, témoin du zèle qu’apportaient à leur prédication saint Dominique et ses Frères, résolut d’entrer dans leur ordre, si seulement il pouvait se procurer un Nouveau Testament, dont il avait besoin pour prêcher. Or, au même instant, un jeune homme vint le trouver, et lui offrit de lui vendre un Nouveau Testament, que le prêtre s’empressa d’acheter. Mais comme, après cela, il hésitait encore, il fit un signe de croix sur le livre et l’ouvrit ensuite au hasard ; et ses yeux tombèrent sur un passage des Actes, où il lut : « Lève-toi, descends et va avec eux sans hésitation, car c’est moi qui les ai envoyés ! » Et aussitôt, se levant, il rejoignit les Frères.

Un maître de théologie de Toulouse, homme de grande science et de grand renom, préparait un jour sa leçon lorsque, vaincu par le sommeil, il s’endormit sur son siège. Et il vit en rêve qu’on lui présentait sept étoiles. Et soudain ces étoiles commencèrent à grandir en nombre et en éclat, de telle sorte que, bientôt, elles illuminèrent le monde. Se réveillant, il fut très étonné de ce rêve. Et, au moment où il entrait dans la salle de ses leçons, saint Dominique et six de ses frères vinrent respectueusement l’écouter : et aussitôt il comprit qu’ils étaient les sept étoiles qu’il avait vues dans son rêve.