Enfin, nous allons raconter de quelle manière fut faite la conjonction du corps de saint Etienne avec celui de saint Laurent. Eudoxie, fille de Théodose, qui se trouvait à Rome, était possédée d’un démon qui la persécutait cruellement. Alors son père, qui demeurait à Constantinople, lui enjoignit de venir près de lui, afin qu’elle pût toucher les reliques de saint Etienne. Mais le démon qui était en elle se mit à crier : « Si Etienne ne vient pas à Rome, je ne sortirai pas d’où je suis ! » Ce qu’apprenant, Théodose obtint du clergé et du peuple de Constantinople, que les reliques de saint Etienne fussent échangées contre celles de saint Laurent, qui, jusqu’alors, étaient gardées à Rome. L’empereur écrivit donc au pape Pélage pour lui demander cet échange ; et le pape réunit un concile de cardinaux, qui y consentit. Des cardinaux furent alors envoyés à Constantinople pour y prendre le corps de saint Etienne, et des Grecs furent envoyés à Rome pour en ramener les reliques de saint Laurent.
Le corps de saint Etienne ayant été d’abord débarqué à Capoue, les habitants de Capoue obtinrent de pouvoir en garder le bras droit ; et une église métropolitaine fut fondée pour recevoir la précieuse relique. Puis le corps du martyr fut transporté à Rome, où on voulait le déposer dans l’église de Saint-Pierre aux Liens. Mais quand le cortège passa devant l’église où était le corps de saint Laurent, les porteurs durent s’arrêter, retenus par une force mystérieuse qui les empêchait d’avancer. Et le démon, dans la princesse, criait : « Vous perdez vos peines, car Etienne a choisi sa demeure auprès de son frère Laurent ! » C’est donc auprès de saint Laurent que le corps fut déposé ; et à peine Eudoxie l’eut-elle touché que le démon qui la tourmentait l’abandonna. Cependant, saint Laurent, comme s’il se réjouissait de l’arrivée de son frère saint Etienne, se retira dans le fond de son tombeau, laissant dans le milieu une grande place vide pour son compagnon. Et, au moment où les Grecs voulurent mettre la main sur le corps de saint Laurent pour l’emporter, ils furent soudain précipités à terre, et, malgré les prières du pape Pélage, ils moururent quelques jours après. Puis on entendit, dans les cieux, une voix qui disait : « Heureuse es-tu, Rome, de pouvoir contenir dans un même tombeau les corps glorieux de Laurent et d’Etienne ! » C’est ainsi que fut opérée cette conjonction, l’an du Seigneur 425.
Dans le livre XXII de la Cité de Dieu, saint Augustin raconte l’histoire de six morts ressuscités par l’intermédiaire de saint Etienne : 1o l’un de ces morts entrait déjà en décomposition, lorsque, le nom de saint Etienne ayant été invoqué sur lui, aussitôt il revint à la vie ; 2o un enfant, écrasé par une charrette, ressuscita et recouvra la santé lorsque sa mère l’eut porté à l’église de saint Etienne ; 3o une religieuse, qu’on avait portée dans l’église de saint Etienne, et qui y était morte après avoir été administrée, se releva guérie au vu et à l’étonnement de tous ; 4o une jeune fille d’Hippone étant morte, son père porta sa tunique à l’église de saint Etienne ; et, quand il l’étendit ensuite sur le corps de sa fille, celle-ci ressuscita aussitôt ; 5o un jeune homme retrouva la vie lorsqu’on eut frotté son corps avec l’huile de saint Etienne ; 6o un enfant, transporté mort dans l’église de saint Etienne, revint à la vie dès qu’on eut invoqué le nom du saint.
CXII
SAINT DOMINIQUE, CONFESSEUR
(4 août)
I. Dominique, père et fondateur de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit en Espagne, dans un village appelé Callahorra, du diocèse d’Osma. Son père s’appelait Félix, et sa mère Jeanne. Sa mère, avant qu’il fût né, rêva qu’elle portait dans son sein un petit chien, qui tenait dans sa bouche une torche allumée ; et le petit chien, sorti de son sein, embrasait de sa torche le monde entier. Plus tard, la marraine du petit Dominique crut voir, sur le front de l’enfant, une étoile qui éclairait le monde entier. Et, pendant qu’il était encore confié aux soins de sa nourrice, plusieurs fois on le vit, la nuit, se lever de son berceau pour aller s’étendre sur la terre nue. Envoyé à Valence pour faire ses études, il travaillait avec tant de zèle que, pendant dix ans, il ne prit pas une goutte de vin. Et comme la famine régnait à Valence, il vendit ses livres et tout son mobilier pour en distribuer le prix aux pauvres.
Bientôt sa renommée s’étendit à tel point que l’évêque d’Osma le nomma chanoine de son église ; et, peu de temps après, les autres chanoines l’élurent pour leur sous-prieur. Et lui, nuit et jour, il étudiait et priait, demandant à Dieu la grâce de pouvoir se dévouer tout entier au salut de son prochain.
S’étant rendu avec son évêque à Toulouse, il ramena à la foi du Christ son hôte, qui était hérétique, et l’offrit au Seigneur comme la prémice de sa moisson future. On lit aussi, dans la Chronique du comte de Montfort, que, un jour, après avoir prêché contre les hérétiques, il rédigea par écrit les arguments dont il s’était servi, et remit le papier à l’un de ses adversaires, afin que celui-ci pût réfléchir sur ses objections. Or l’hérétique fit voir ce papier à ses compagnons assemblés. Ceux-ci lui dirent de jeter le papier au feu et que, s’il brûlait, c’était la preuve de la vérité de leurs doctrines, et que si, au contraire, il ne brûlait pas, cela prouverait la vérité de la foi romaine. Trois fois de suite le papier fut jeté au feu ; trois fois de suite il en rejaillit sans éprouver le moindre dommage. Mais les hérétiques, persévérant dans leur erreur, se jurèrent de ne parler à personne de ce miracle. Seul un soldat qui se trouvait là, et qui adhérait un peu à la foi catholique, raconta plus tard le miracle dont il avait été témoin. Ce miracle arriva auprès du Mont de la Victoire.
A la mort de l’évêque d’Osma, Dominique se trouva presque seul à lutter contre les hérétiques. Ceux-ci, l’accablant de railleries, lui lançaient de la boue, des crachats et autres ordures, ou bien encore, par dérision, lui attachaient de la paille dans le dos. Ils le menaçaient également de mort, mais lui, sans rien craindre, répondait : « Je ne suis pas digne de la gloire du martyre, et n’ai pas encore mérité le bienfait de la mort ! » Une autre fois, s’étant rendu en un lieu où on lui tendait des pièges, il s’avançait en chantant et le sourire aux lèvres. Etonnés, les hérétiques lui dirent : « L’idée de la mort ne te trouble-t-elle pas ? Et qu’aurais-tu fait, si nous avions mis la main sur toi ? » Et lui : « Je vous aurais priés de ne pas me faire mourir tout de suite, mais peu à peu, en me mutilant membre par membre. »
Il apprit un jour qu’un homme, contraint par la misère, s’était affilié aux hérétiques. Aussitôt le saint résolut de se vendre lui-même, de façon que l’hérétique pût, grâce à l’argent qui résulterait de cette vente, se délivrer de son erreur et se convertir à la vraie religion. Et il se serait en effet vendu, si Dieu n’avait pourvu d’une autre façon aux besoins de l’homme qu’il voulait sauver. Une autre fois, comme une femme se lamentait devant lui de ne pouvoir délivrer son frère, retenu en captivité par les Sarrasins, Dominique, touché de pitié, offrit de se vendre lui-même pour racheter le captif. Mais Dieu, fort heureusement, ne lui permit point de le faire, ayant besoin de lui pour le rachat spirituel de bien d’autres captifs.
Peu à peu il se mit à projeter la création d’un ordre ayant pour mission de parcourir le monde en prêchant, et de fortifier la foi contre les hérétiques. Etant donc resté pendant dix ans dans la région de Toulouse, depuis la mort de l’évêque d’Osma jusqu’à la réunion du Concile de Latran, il se mit en route pour Rome en compagnie de Foulques, évêque de Toulouse. A Rome, il demanda au pape Innocent l’autorisation de fonder un grand ordre, qui porterait le nom d’ordre des Frères Prêcheurs. Et comme le pape hésitait à lui accorder cette autorisation, il vit en rêve que l’église de Latran allait s’écrouler ; et voici qu’il vit arriver Dominique, qui, avec ses seules épaules, soutenait l’église qui allait s’écrouler. A son réveil, le pape, comprenant le sens de son rêve, accueillit volontiers la demande du saint, ajoutant que, s’il voulait choisir, pour son ordre, une des règles déjà approuvées par l’église, l’ordre serait aussitôt approuvé. Revenu auprès de ses frères, qui étaient au nombre de seize, il lui fit part des paroles du pape. Sur quoi les Frères, à l’unanimité, choisirent la règle de saint Augustin, y ajoutant seulement certaines pratiques encore plus rigoureuses, qu’ils résolurent de garder à jamais. Et, après la mort d’Innocent, sous le pontificat d’Honorius, en l’an du Seigneur 1216, l’ordre fondé par Dominique fut décidément autorisé.