Et combien cette chaîne miraculeuse a de pouvoir, c’est ce que l’on vit en l’an 969. Cette année-là, un comte de la cour de l’empereur Othon fut si cruellement envahi du démon qu’il se déchirait de ses propres dents. Alors, sur l’ordre de l’empereur, le possédé fut conduit vers le pape Jean, qui lui mit au cou la chaîne de saint Pierre. Et le diable, ne pouvant supporter un poids aussi pesant, s’enfuit aussitôt en présence de tous. Ce que voyant, Théodoric, évêque de Metz, s’empara de la chaîne et dit qu’il ne la lâcherait plus, à moins qu’on ne lui coupât les mains. Sur quoi une grande querelle s’éleva entre le pape et l’évêque, jusqu’à ce qu’enfin l’empereur, pour la faire cesser, eût obtenu du pape qu’un chaînon de la chaîne serait donné à l’évêque.
La Chronique de Milet et l’Histoire tripartite racontent que le diable, dépité de ce qu’un Juif eût vendu à l’impératrice Eudoxie les chaînes de saint Pierre, se vengea sur ses compatriotes : il leur apparut sous la forme de Moïse, leur promit de les faire marcher à pieds secs sur la mer, et en noya un grand nombre.
4o Enfin le quatrième objet de la fête de Saint-Pierre aux Liens est, par l’image de la délivrance du saint, de nous rappeler que, nous aussi, nous avons à être délivrés des liens du péché. Et le récit d’un miracle, que nous lisons dans le livre des Miracles de la sainte Vierge, suffit à prouver que les clefs remises par Jésus à saint Pierre lui permettent de délivrer des chaînes du péché ceux-mêmes qui sont condamnés à la perdition. Il y avait à Cologne, au couvent de Saint-Pierre, un moine léger, vicieux et paillard. Ce moine étant mort subitement, les démons l’accusaient, rappelant tous les péchés qu’il avait commis. Et les bonnes œuvres qu’il avait accomplies, de leur côté, l’excusaient, rappelant son obéissance à ses chefs et son zèle pour le chant des psaumes. Or, saint Pierre, de qui ce moine et son couvent dépendaient, s’approcha de Dieu pour demander sa grâce. La sainte Vierge joignit ses instances aux siennes ; et ils obtinrent du Seigneur que le moine fût autorisé à revenir sur terre pour faire pénitence. Alors saint Pierre mit en fuite les démons en leur montrant les clefs qu’il tenait en main. Puis il rendit la vie au moine après lui avoir imposé, comme pénitence, de réciter tous les jours le psaume Miserere mei, Domine. C’est le moine lui-même qui, après sa résurrection, raconta à ses frères tout ce qu’on vient de lire.
CX
SAINT ÉTIENNE, PAPE ET MARTYR
(2 août)
Le pape Etienne avait converti de nombreux païens, par la parole et par l’exemple, et avait enterré les corps de nombreux martyrs, lorsque en l’an 260, les empereurs Valérien et Gallien le firent rechercher ainsi que son clergé, pour les forcer à sacrifier aux idoles. Et les empereurs, par un édit, déclaraient que ceux qui les livreraient deviendraient maîtres de tous leurs biens. Aussi dix membres du clergé ne tardèrent-ils pas à être dénoncés, arrêtés, et, sur leur refus de sacrifier, décapités sans jugement. Le lendemain, le pape Etienne fut arrêté à son tour, et conduit au temple de Mars, pour y adorer les idoles. Mais il pria Dieu de détruire ce temple ; et aussitôt la plus grande partie du temple s’écroula, et la foule s’enfuit, épouvantée, de telle sorte qu’Etienne put se rendre librement au cimetière de sainte Lucie. Ce qu’apprenant, Valérien envoya à sa poursuite des soldats, qui le trouvèrent célébrant sa messe. Quand il eut achevé, il s’assit courageusement sur son siège pour recevoir le coup mortel. Et les soldats lui tranchèrent la tête.
CXI
L’INVENTION DE SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR
(3 août)
L’invention ou découverte du corps de saint Etienne, eut lieu en l’an 417, la septième année du règne d’Honorius. Un prêtre, nommé Lucien, faisait la sieste dans son lit, sur le territoire de Jérusalem, lorsque lui apparut un vieillard de haute taille et de noble visage, avec une barbe touffue, chaussé de brodequins dorés, et vêtu d’un manteau blanc où étaient tissés de l’or, des pierres précieuses et des croix. Et ce vieillard, d’un bâton d’or, qu’il tenait en main, toucha le prêtre et lui dit : « Hâte-toi d’ouvrir nos tombeaux, car il n’est point convenable que nous reposions plus longtemps dans un lieu méprisé ! Va donc, et dis à Jean, évêque de Jérusalem, qu’il transporte nos restes dans un lieu honorable ! » Et Lucien dit : « Seigneur, qui es-tu ? » Et le vieillard : « Je suis Gamaliel, qui ai nourri l’apôtre Paul et lui ai enseigné la Loi. Mais près de moi, dans mon tombeau, repose saint Etienne, qui, après avoir été lapidé par les Juifs, fut jeté hors de la ville pour être dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie. Or, le maître pour qui il avait souffert le martyre, n’a point permis que cela arrivât ; de sorte, que j’ai pu recueillir pieusement ses restes et les ensevelir dans mon propre caveau. Et il y a aussi, dans mon tombeau, Nicodème, mon neveu, celui qui vint trouver Jésus la nuit, et qui fut baptisé par Pierre et par Jean. Les princes des prêtres en furent si irrités que, sans la peur qu’ils avaient de nous, ils l’auraient tué. Du moins, ils le dépouillèrent de tous ses biens comme de ses dignités, et, l’ayant battu de verges, le laissèrent à demi mort. Je le recueillis dans ma maison, où il survécut encore quelques jours ; et puis, quand il mourut, je le fis ensevelir aux pieds de saint Etienne. Enfin, il y a aussi, dans mon tombeau, mon fils Abibas, qui, à l’âge de vingt ans, fut baptisé en même temps que moi, et, restant chaste toute sa vie, apprit la Loi de la bouche de Paul, mon élève. Quant à mon autre fils Sélémie et à ma femme Œthée, qui ne voulurent point recevoir la foi du Christ, ils n’ont pas été jugés dignes d’être ensevelis avec nous. Tu trouveras leurs corps ailleurs, leurs sépulcres sont vides. » Cela dit, saint Gamaliel disparut. Et Lucien, s’éveillant, pria Dieu que, si sa vision était vraie, elle lui apparût encore une seconde fois, et une troisième.
La semaine suivante, Gamaliel lui apparut de nouveau, et lui demanda pourquoi il avait négligé de faire ce qu’il lui avait ordonné. Et Lucien : « Je ne l’ai pas négligé ; mais j’ai prié le Seigneur que, si ma vision venait bien de lui, il me la fît apparaître deux autres fois encore. » Et Gamaliel : « Je vais t’apprendre, par des symboles, de quelle façon tu pourras distinguer les reliques de chacun de nous ! » Après quoi il lui montra trois vases d’or et un vase d’argent. L’un des vases d’or était plein de roses rouges, les deux autres de roses blanches ; le vase d’argent était plein de safran. Et Gamaliel dit : « Ces vases sont nos cercueils. Le vase plein de roses rouges est le cercueil de saint Etienne, qui, seul de nous, a mérité la couronne du martyre. Les deux vases pleins de roses blanches sont mon cercueil et celui de Nicodème, parce que nous avons persévéré, d’un cœur sincère, dans la foi du Christ. Enfin, le vase d’argent, plein de safran, est le cercueil de mon fils Abibas, qui brillait d’une blancheur virginale, et mourut en état de pureté. » Cela dit, il disparut de nouveau. La semaine suivante, il apparut une troisième fois au prêtre, à qui il reprocha ses retards et sa négligence. Aussitôt Lucien courut à Jérusalem, et raconta tout à l’évêque Jean. L’évêque, avec tout son clergé, se rendit dans le jardin du prêtre ; et à peine eut-on commencé à fouiller le sol qu’une odeur délicieuse en sortit, au contact de laquelle soixante-dix personnes furent guéries de diverses maladies. Les cercueils des saints furent transportés dans l’église de Jérusalem où saint Etienne avait jadis rempli les fonctions d’archidiacre.
Cette invention de saint Etienne eut lieu le jour où l’Eglise célèbre aujourd’hui la passion du saint. Mais on en a transporté la fête à un autre jour, afin que, le jour où l’on a coutume de fêter le saint, l’hommage des fidèles s’adressât plutôt à son martyre qu’à la découverte de ses reliques.
Quant à la translation de celles-ci, voici comment nous la raconte saint Augustin. Un sénateur de Constantinople, nommé Alexandre, se rendit à Jérusalem avec sa femme, et fit construire, en l’honneur de saint Etienne, une belle église, où il ordonna qu’on l’ensevelît lui-même après sa mort. Mais, sept ans après sa mort, sa veuve Julienne, rentrant dans sa patrie, voulut emporter avec elle le corps de son mari. Alors l’évêque, qu’elle suppliait de l’y autoriser, lui montra deux cercueils d’argent et lui dit : « Je ne sais pas lequel de ces deux cercueils est celui de ton mari ! » Et elle : « Moi, je le sais bien ! » Sur quoi, elle s’élança, et couvrit de baisers le corps de saint Etienne. Et ainsi, croyant reprendre le corps de son mari, elle prit, par hasard, celui du premier martyr. Et comme elle le conduisait par mer à Constantinople, on entendit le chant des anges, une odeur merveilleuse se répandit à bord du bateau, et les démons, furieux, suscitèrent une affreuse tempête. Mais, comme les matelots tremblaient d’épouvante, saint Etienne leur apparut en personne, et leur dit : « C’est moi qui suis avec vous, ne craignez rien ! » Et aussitôt le calme succéda à la tempête. Le bateau parvint alors sans encombre jusqu’à Constantinople, où le corps de saint Etienne fut pieusement déposé dans une église.