Son père, qui était resté seul dans sa maison, finit par se retirer, lui aussi, dans un monastère, où il mourut peu de temps après, chargé d’années. Sa sœur, mariée, était en danger de succomber aux richesses et aux plaisirs de ce monde, lorsque, étant venue voir ses frères, mais y étant venue avec une escorte et en grand apparat, Bernard eut l’impression que c’était le diable qui l’envoyait pour corrompre les âmes ; et il ne voulut ni aller lui-même au-devant d’elle, ni permettre à ses frères d’y aller. Alors, voyant que pas un de ses frères ne voulait la reconnaître, à l’exception d’un seul d’entre eux, qui était alors portier, et qui la traitait de « fumier en robes », la sœur fondit en larmes et s’écria : « Si même je suis une pécheresse, c’est pour des créatures comme moi que le Christ est mort ! Et c’est précisément parce que je me sens pécheresse que j’ai besoin des conseils et de l’entretien des gens de bien. Si mon frère dédaigne ma personne corporelle, que du moins le serviteur de Dieu prenne considération de mon âme ! qu’il vienne, qu’il me donne des ordres ! et je suis prête à accomplir tout ce qu’il m’ordonnera ! » Alors Bernard, entendant cette promesse, vint au-devant d’elle avec ses frères. Et, comme il ne pouvait songer à la séparer de son mari, il lui interdit, en premier lieu, tous les plaisirs mondains, et lui recommanda de suivre l’exemple de leur mère. Et la sœur, de retour chez elle, changea si complètement que, vivant parmi le siècle, elle menait la vie d’une nonne dans un cloître. Elle finit même, à force de prières, par obtenir de son mari qu’il consentît à la rupture du lien conjugal, et lui permît d’entrer dans un couvent.

Un jour, Bernard, malade et presque à bout de forces, fut emporté en esprit devant le tribunal de Dieu. Et Satan y vint, de son côté, la bouche remplie d’accusations injustes contre lui. Et, quand l’adversaire eut fini de parler, Bernard, confus et troublé, se borna à répondre : « Je l’avoue, je ne suis point digne d’obtenir le ciel par mes propres mérites. Mais comme mon maître Jésus a obtenu le ciel par deux mérites, à savoir l’héritage de son père et les souffrances de sa passion, j’ai l’espoir que, se contentant d’un seul de ces mérites, il voudra bien me faire don de l’autre ! » Ce qu’entendant, l’ennemi s’en alla tout honteux, et Bernard s’éveilla de sa vision.

Par l’excès de son abstinence, de son travail, et de ses veilles, il avait fatigué son corps au point d’être presque toujours malade, et d’avoir peine à suivre les offices du couvent. Un jour qu’il se sentait en fort mauvais état, les prières des frères eurent pour effet de lui rendre un peu de santé. Sur quoi, les réunissant tous autour de lui, il leur dit : « Pourquoi retenez-vous le pauvre homme que je suis ? Vous êtes si forts que vous l’emportez sur moi, là-haut : mais, de grâce, accordez-moi de m’en aller de ce monde ! »

Plusieurs villes l’élurent pour évêque, entre autres Gênes et Milan. Et il n’osait ni accepter ni refuser, disant seulement qu’il ne s’appartenait point, mais était délégué pour le service d’autrui. Et, d’autre part, sur son conseil, ses frères avaient obtenu du Souverain Pontife la promesse que personne ne pourrait leur enlever celui qui était leur joie et leur réconfort.

Un jour que Bernard était allé chez les Chartreux et les avait édifiés par sa vertu, le prieur des Chartreux fut cependant frappé de voir que la selle de son cheval était d’une élégance inaccoutumée, ce qui semblait dénoter un certain goût de luxe. Mais quand on rapporta à Bernard l’observation du prieur, il demanda avec surprise quelle était cette selle : car il était venu de Clairvaux jusqu’à la Chartreuse sans même voir sur quel siège il était assis. Une autre fois, comme il avait marché toute la journée le long du lac de Lausanne, ses compagnons lui demandèrent, le soir, ce qu’il en pensait ; et il leur répondit ingénument qu’il ne savait pas même où était ce lac. Toujours on le trouvait en prière, ou en méditation, ou occupé à lire ou à écrire, ou à s’entretenir avec ses Frères. Un jour, comme il prêchait devant le peuple, et que tous buvaient ses paroles, l’idée lui vint soudain de se dire : « Tu prêches vraiment très bien, et on a plaisir à t’entendre ! » Alors, devinant la tentation qui se cachait sous cette idée, il se demanda s’il ne ferait pas bien de cesser de parler. Mais aussitôt, réconforté du secours divin, il répondit tout bas au tentateur : « Ce n’est pas toi qui m’as fait commencer de parler, ce n’est pas toi qui m’empêcheras d’achever ! » Après quoi il acheva tranquillement sa prédication.

Un moine qui, dans le siècle, avait été un ribaud et un joueur, fut tenté par le malin esprit et voulut rentrer dans le siècle. Bernard, le voyant bien décidé, lui demanda de quoi il vivrait. Et le moine : « Je sais jouer aux dés, et de cela je vivrai ! » Et Bernard : « Si je te confie un capital, me promets-tu de revenir tous les ans partager tes gains avec moi ? » Le moine, tout joyeux, le lui promit volontiers. Donc Bernard lui fit donner vingt sols et le laissa partir. Or le moine, dès qu’il se trouva libre, perdit toute la somme, et revint, plein de honte, à la porte du couvent. Aussitôt Bernard s’avança vers lui en tendant la main, comme pour recevoir la moitié de son gain. Et lui : « Hélas, mon père, je n’ai rien gagné, et j’ai même été dépouillé de notre capital ! Je ne puis que m’offrir moi-même en échange de la somme perdue ! » Et Bernard lui répondit avec bonté : « Si c’est ainsi, mieux vaut que je reprenne ce capital-là, plutôt que de les perdre tous deux ! »

Un jour Bernard, chevauchant en compagnie d’un paysan, lui parla, par hasard, de la difficulté qu’il avait à prier avec attention. Sur quoi le rustre, d’un ton méprisant, répondit que, quant à lui, jamais il ne se laissait distraire pendant qu’il priait. Alors Bernard lui dit : « Séparons-nous un moment, et commence, avec toute l’attention possible, l’oraison dominicale ! Que si tu parviens à la réciter tout entière sans une seule distraction de pensée, je te donnerai la jument que je monte. Mais j’ai assez de confiance en ta loyauté pour être sûr que, si quelque distraction te vient, tu me l’avoueras ! » Aussitôt le paysan, tout joyeux, et considérant déjà la jument comme acquise, se mit à l’écart, se recueillit, et commença son Pater. Mais à peine était-il arrivé à la moitié, que, tout à coup, il se demanda si la selle de Bernard serait à lui avec la jument. Et aussitôt il se rendit compte de sa distraction, et vint l’avouer à Bernard.

Une autre fois, une énorme quantité de mouches ayant envahi le monastère construit par Bernard, et y causant une grande vexation, le saint dit en riant : « Je les excommunie ! » Et, le lendemain, toutes les mouches avaient disparu.

Il avait été envoyé par le Souverain Pontife à Milan, pour réconcilier cette ville avec l’Eglise. Sur son retour, il s’arrêta à Pavie, où un mari lui amena sa femme, qui était possédée du démon. Bernard la renvoya à l’église de saint Cyr ; mais celui-ci, pour honorer son hôte, la lui renvoya. Et le diable, par la bouche de la possédée, ricanait, en disant : « Ce n’est point le petit Cyr, ni le petit Bernard qui seront de taille à me faire sortir ! » A quoi Bernard répondit : « Ce ne sera point Cyr ni Bernard qui te chassera, mais le Seigneur Jésus ! » Puis il pria Jésus, et l’esprit immonde s’écria : « Comme je voudrais sortir de cette femme ; mais je ne le puis, car le grand maître m’en empêche ! » Et Bernard : « Qui est le grand maître ? » Et le diable : « Jésus de Nazareth ! » Et Bernard : « L’as-tu jamais vu ? » Et le diable : « Oui ! » Et Bernard : « Où l’as-tu vu ? » Et le diable : « Dans le ciel ! » Et Bernard : « As-tu donc été dans le ciel ? » Et le diable : « Oui ! » Et Bernard : « Comment en es-tu sorti ? » Et le diable : « J’en ai été précipité avec Lucifer ! » Il disait tout cela d’une voix lugubre, parlant toujours par la bouche de la femme, en présence de tous. Et Bernard lui dit : « Aimerais-tu retourner au ciel ? » Et le diable, avec un gémissement piteux : « Hélas ! il est trop tard ! » Puis, sur l’ordre de Bernard, il sortit de la femme ; mais à peine le saint s’était-il remis en route, que le mari, accourant derrière lui, lui apprit que le maudit avait de nouveau pris possession de sa femme. Alors Bernard lui conseilla d’attacher au cou de sa femme un papier contenant ces mots : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je te défends, démon, de toucher désormais à cette femme ! » Ainsi fut fait, et force fut au diable de respecter la défense.

Il y avait en Aquitaine une pauvre femme que tourmentait, depuis six ans, un incube luxurieux. Lorsque Bernard arriva dans l’endroit où vivait cette femme, l’incube défendit à sa victime de s’approcher du saint, la menaçant, si elle le faisait, de n’être plus désormais son amant, mais son persécuteur. La femme, cependant, vint trouver Bernard, et lui raconta en gémissant le mal dont elle souffrait. Et Bernard : « Prends mon bâton et mets-le dans ton lit, et nous verrons ensuite ce que l’ennemi osera faire ! » La nuit, dès que la femme fut dans son lit, l’incube accourut ; mais non seulement il ne put se livrer à sa maudite tâche de toutes les nuits : il ne put même pas s’approcher du lit. Il s’en alla, furieux, avec des menaces terribles. Ce qu’apprenant, Bernard réunit tous les habitants de la ville, leur fit tenir en main des cierges allumés ; et tous, d’une même voix, excommunièrent le diable, lui défendant désormais l’accès de la ville. Depuis lors, la femme se trouva délivrée.