Enfin, à l’approche de Pâques, Augustin, alors âgé de trente ans, reçut le baptême, en compagnie de son fils Adéodat, enfant plein d’intelligence, qu’il avait enfanté pendant qu’il était encore païen et philosophe. Et son ami Alipe se fit baptiser le même jour. Ce jour-là, Ambroise s’écria : Te Deum laudamus ! Augustin répondit : Te Dominum confitemur ! Et ainsi, se répondant l’un à l’autre, ils composèrent jusqu’au bout cette hymne, ainsi que l’atteste Honorius dans son Miroir de l’Eglise.

Confirmé désormais dans la foi catholique, il abandonna tout l’espoir qu’il avait mis dans le siècle, et se retira notamment des écoles où il enseignait. Il nous dit lui-même, dans ses Confessions, de quelle douceur l’amour divin inondait son âme. Peu de temps après, en compagnie de Nébrode et d’Evode, ainsi que de sa mère, il s’embarqua pour retourner en Afrique ; mais, en arrivant au port d’Ostie, il eut la douleur de voir mourir sa pieuse mère. Rentré dans son domaine familial, il jeûnait et priait avec ses disciples, écrivait des livres et prêchait. Et sa renommée se répandit en tous lieux. Telle était cette renommée qu’Augustin évitait à dessein d’entrer dans les villes où l’on avait besoin d’un évêque, par crainte d’être promu de force au siège épiscopal.

Mais il y avait à Hippone un homme très riche qui lui fit dire que, si seulement il l’entendait parler, il renoncerait sans doute au siècle. Augustin, aussitôt, se mit en route pour l’aller voir ; et voici que l’évêque d’Hippone Valère, apprenant son arrivée, l’ordonna, presque malgré lui, prêtre de son église. Et comme il s’affligeait de cet honneur, de braves gens, mettant son chagrin sur le compte de son orgueil, lui disaient, pour le consoler, que sans doute cette prêtrise était au-dessous de ce qu’il valait, mais que, du moins, elle avait l’avantage de l’approcher de l’épiscopat. Aussitôt élu prêtre, Augustin institua un monastère à Hippone, et commença à vivre suivant la règle établie par les saints apôtres. Et comme l’évêque Valère, qui était grec, ne connaissait pas très bien la langue latine, il conféra à Augustin le droit de prêcher en sa présence, dans l’église, contrairement à l’usage de l’Eglise d’Orient. Ne pouvant s’acquitter lui-même de cette prédication, le saint évêque voulait, du moins, qu’un autre s’en acquittât. Et c’est ainsi qu’Augustin réfuta et convainquit le prêtre manichéen Fortunat, et d’autres hérétiques, manichéens, donatistes, et rebaptisateurs.

Cependant Valère craignait qu’Augustin ne lui fût enlevé pour devenir évêque dans quelque autre ville : car il avait été forcé, une fois déjà, de le cacher, pour empêcher qu’on ne l’emmenât occuper ailleurs un siège épiscopal. Il finit par obtenir de l’archevêque de Carthage la permission de se retirer lui-même de son siège d’Hippone, et d’y être remplacé par Augustin. En vain celui-ci fit tout au monde pour s’y refuser : force lui fut de céder. Et le regret qu’il en eut s’accrut encore lorsque, plus tard, il apprit qu’un concile avait défendu qu’un nouvel évêque fût ordonné du vivant de l’ancien.

Ses vêtements, sa chaussure, ses ornements n’étaient ni trop luxueux, ni trop négligés, mais d’une élégance moyenne et conforme à l’usage. Sa table fut toujours d’une frugalité extrême. Mais, tout en ne se nourrissant que de légumes, il avait presque toujours de la viande pour ses hôtes et pour les malades. Un jour qu’il avait invité des amis à un repas familier, un de ses hôtes eut la curiosité de pénétrer dans sa cuisine. N’y trouvant aucun plat chaud, il demanda à Augustin quels mets il avait commandés pour le repas. Et Augustin lui répondit : « Je n’en sais pas plus que toi ! »

Il disait que saint Ambroise lui avait appris trois choses : 1o à ne jamais se mêler de marier personne ; 2o à ne jamais encourager une dispute ; 3o à ne jamais aller à un repas où il était invité. Telles étaient sa pureté et son humilité, qu’il s’accusait humblement devant Dieu, dans ses Confessions, de péchés minimes, dont la plupart d’entre nous ne se soucieraient même pas. Il s’accusait, par exemple, d’avoir joué aux osselets dans son enfance, au lieu d’aller à l’école ; il s’accusait d’avoir mis de la mauvaise volonté à lire ou à apprendre ; il s’accusait d’avoir toujours, dans son enfance, pris plaisir à l’Enéide et d’avoir pleuré de la mort de Didon ; il s’accusait d’avoir dérobé des fruits, sur la table de ses parents, pour les donner à ses compagnons de jeux ; il s’accusait d’avoir, à seize ans, cueilli une poire sur un arbre qui n’était pas à lui. Et il s’accusait aussi de la petite jouissance qu’il éprouvait parfois à manger, ajoutant que le chrétien doit prendre ses aliments à regret, comme une médecine. Il s’accusait d’avoir exercé librement son odorat, son ouïe et sa vue, se reprochant, par exemple, son plaisir à voir courir un chien, ou à écouter de beaux chants d’église. Enfin il s’accusait de son appétit de louanges et de son désir de gloire, encore que ces sentiments aient toujours été chez lui d’une modération extraordinaire.

Il excellait à réfuter les hérétiques, de telle sorte que ceux-ci disaient publiquement que ce n’était point péché de le tuer, affirmant que ceux qui le tueraient comme un loup ne pourraient, par là, qu’être agréables à Dieu. Aussi fut-il sans cesse exposé à tomber dans leurs pièges ; et un jour, comme il était en route, sûrement il aurait péri si la Providence n’avait fait en sorte que ses meurtriers se trompassent de chemin.

Pauvre lui-même, il n’oubliait jamais ses frères les pauvres, partageant avec eux ce qu’il pouvait avoir. Souvent même il leur distribuait les offrandes faites pour l’église dans les vases sacrés. Jamais il ne voulut acheter une maison, ni un champ. Quand on lui léguait un héritage, il le refusait, disant que cet héritage devait revenir plutôt aux enfants ou aux proches du légataire. Il n’avait guère souci non plus des biens de l’Eglise, n’étant occupé, jour et nuit, que des choses divines. Jamais il n’eut le goût de faire bâtir, disant que les constructions nouvelles étaient un empêchement pour une âme qui voulait rester libre de tout ennui matériel, et s’abandonner tout entière à la méditation. Non pas, cependant, qu’il désapprouvât absolument tout projet de construction nouvelle : il ne désapprouvait que le goût passionné que certains en avaient.

Il louait par-dessus tout ceux qui avaient le désir de la mort, et il aimait à citer, à ce propos, l’exemple de trois évêques : 1o l’exemple de saint Ambroise qui, comme on lui demandait de prier pour obtenir une prolongation de sa vie, répondait : « Je n’ai point si mal vécu que je doive avoir honte de continuer à vivre, mais je ne crains pas non plus de mourir, car Dieu est un bon maître » ; 2o l’exemple d’un autre évêque, qui disait, dans les mêmes circonstances, en réponse à ceux qui lui représentaient sa vie comme nécessaire à son église : « Si je ne dois jamais mourir, c’est bien ; mais si je dois mourir un jour, pourquoi pas tout de suite ? » ; 3o enfin Augustin aimait à citer un troisième évêque qui, étant très malade, avait prié pour recouvrer la santé ; et un jeune homme d’une beauté merveilleuse lui était apparu, qui lui avait dit, d’une voix indignée : « Vous avez peur de souffrir, vous ne voulez pas mourir, que ferai-je de vous ? »

Jamais Augustin ne voulut qu’aucune femme demeurât avec lui, pas même sa cousine, ni les filles de son frère, qui s’étaient vouées au service de Dieu. Jamais il ne voulait parler, seul, à une femme, sauf quand elle avait un secret à lui communiquer. Il fut le bienfaiteur de ses parents, mais en leur apprenant à n’avoir pas besoin de richesses, et non pas en leur donnant des richesses. Rarement il consentait à intercéder pour quelqu’un, de vive voix ou par lettre, disant que, « le plus souvent, une faveur qu’on demandait devenait une gêne. » Pour juger une cause, il aimait mieux se trouver avec des inconnus qu’avec des amis, disant que, parmi les inconnus, il pouvait plus librement découvrir les bons, et s’en faire des amis, tandis que, à juger des amis, il risquait fatalement d’en perdre un, celui contre qui il devrait décider.