IV. L’empereur Frédéric, s’étant emparé de Bénévent, avait ordonné de détruire toutes les églises de la ville. Or voici qu’un habitant de celle-ci aperçut des hommes vêtus de blanc, et tout resplendissants, qui semblaient s’entretenir entre eux. Il demanda à l’un d’eux qui ils étaient, et l’inconnu répondit : « Celui que tu vois là-bas est l’apôtre Barthélemy, et nous sommes les autres saints qui avions des églises dans cette ville. Nous nous sommes réunis ici pour nous entendre sur le châtiment que nous devions exiger contre l’impie qui nous a chassés de nos demeures. Et nous venons de juger qu’il aura à comparaître sans retard devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de son sacrilège. » Et, en effet, peu de temps après, ledit empereur périt misérablement.
V. On lit dans un livre de Miracles des Saints que, pendant qu’un maître célébrait la fête de saint Barthélemy, le diable lui apparut sous la forme d’une jeune fille merveilleusement belle. Le maître l’invita à sa table, ne sachant qui elle était ; et elle s’efforçait de l’exciter par ses caresses. Or, voici que saint Barthélemy se présenta devant la porte, en habit de pèlerin, et pria qu’on le reçût au nom de saint Barthélemy. La femme engagea le prêtre à lui envoyer du pain sans le recevoir ; mais le pèlerin refusa d’y toucher. Et il fit demander au prêtre de lui faire dire ce qui était le plus propre à l’homme. La jeune femme lui fit répondre : « C’est le péché, avec lequel l’homme est conçu, naît et vit. » Le pèlerin déclara la réponse exacte. Il fit ensuite demander au prêtre de lui dire quel était le lieu n’ayant qu’un seul pied, et où Dieu avait opéré son plus grand miracle. Le prêtre fut d’avis que c’était la croix ; la femme dit : « C’est la tête de l’homme, dans laquelle Dieu a créé comme un second monde en raccourci. » Et le pèlerin approuva les deux réponses. Puis il fit demander, en troisième lieu, quelle distance il y avait du sommet du ciel au fond de l’enfer. Le prêtre répondit qu’il l’ignorait. Mais la femme : « Hélas, je le sais, moi, car j’ai franchi cette distance, et voici que je vais avoir à la franchir de nouveau ! » Après quoi cette femme, reprenant sa forme de diable, se précipita dans l’abîme avec un grand cri ; et, quand on chercha ensuite le pèlerin, on ne le trouva plus. Une histoire semblable nous est aussi racontée touchant saint André.
CXXII
SAINT AUGUSTIN, DOCTEUR
(28 août)
I. Augustin, illustre docteur de l’Eglise, naquit dans la ville de Carthage, en Afrique, de parents nobles. Son père s’appelait Patrice, sa mère Monique. Il fut suffisamment instruit dans les arts libéraux, dès sa jeunesse, pour mériter d’être considéré comme un philosophe éminent et un remarquable rhéteur. Il lut et approfondit l’œuvre d’Aristote et tous les autres livres qu’on pouvait lire alors. Et il nous dit lui-même dans ses Confessions : « Tous les livres qu’on appelle libéraux, je les ai lus, étant, à cette époque, le misérable esclave de désirs mauvais. Quant à ce qui est de la grammaire et de l’éloquence, de la géométrie, des nombres et de la musique, je l’ai appris aisément sans le secours d’aucun maître. Mais la science, sans la charité, ne fait que nous gonfler au lieu de nous édifier. »
Il était tombé dans l’hérésie des Manichéens, qui niaient la réalité du Christ et la résurrection de la chair. Il persévéra dans cette hérésie pendant neuf ans. Mais, dès l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait le livre d’un philosophe où était exposée la vanité du monde, il fut désolé de ne point trouver dans ce livre le nom de Jésus-Christ, dont sa mère l’avait imprégné.
Sa mère, de son côté, pleurait beaucoup et ne négligeait rien pour le ramener à la foi véritable. Or, un jour, elle vit en rêve un jeune homme qui lui demanda la cause de sa tristesse. Elle lui répondit qu’elle pleurait la perdition de son fils. Et l’inconnu lui dit : « Sois sans crainte, car là où tu es, il est aussi ! » L’excellente femme n’en insistait pas moins auprès de son évêque afin qu’il daignât intercéder pour son fils. Et l’évêque, d’une voix prophétique, lui dit : « Sois sans crainte, car c’est chose impossible que Dieu laisse périr l’enfant de tant de larmes ! »
Après avoir longtemps enseigné la rhétorique à Carthage, Augustin vint à Rome et y réunit de nombreux disciples. Sa mère l’avait suivi jusqu’aux portes de Carthage, résolue à l’accompagner si elle ne parvenait pas à le faire rester. Mais il la trompa, et, la nuit, partit seul, ce dont la pauvre femme eut un grand chagrin. Matin et soir, tous les jours, elle allait à l’église et priait pour son fils.
En ce temps-là, les Athéniens demandèrent à Symmaque, préfet impérial, qu’Augustin leur fût envoyé comme professeur de rhétorique. Mais le jeune homme préféra se rendre à Milan, où se trouvait alors saint Ambroise. Et lorsque sa mère, qui n’avait point de repos loin de lui, vint le retrouver à Milan, elle put constater qu’il n’était plus manichéen, sans être encore vraiment catholique. Mais il avait commencé à s’attacher à saint Ambroise et à écouter souvent sa prédication. Or, un jour, le saint avait longuement démontré les erreurs des manichéens, tant par des preuves tirées du raisonnement que par d’autres tirées de l’autorité ; et, dès ce moment, l’hérésie avait presque disparu du cœur d’Augustin. Quant à ce qui lui arriva plus tard, lui-même le raconte tout au long dans ses Confessions. Partagé entre son goût pour la voie du Christ et sa crainte de pénétrer dans une voie aussi étroite, il hésitait, lorsque Dieu lui inspira la pensée d’aller consulter saint Simplicien, en qui brillait la lumière de la grâce divine. Et Simplicien se mit aussitôt à l’encourager, en lui disant : « Combien d’enfants servent Dieu dans l’Eglise ! Et toi, savant docteur, tu n’oses le faire ! Jette-toi dans les bras de Dieu ! Il te recevra et te sauvera ! »
Vers le même temps arriva d’Afrique un ami d’Augustin, nommé Pontien ; et cet homme lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine, qui était mort en Egypte sous l’empire de Constantin. L’exemple de ce saint alluma une telle ardeur dans l’âme d’Augustin que, se précipitant chez un de ses amis, nommé Alipe, il s’écria : « Que tardons-nous ? Les ignorants se lèvent et gagnent le ciel ; et nous, avec toute notre science, nous nous plongeons en enfer ! » Puis il s’enfuit dans un jardin, s’étendit sous un figuier, et se mit à pleurer amèrement. Or, pendant qu’il pleurait, il entendit une voix qui lui disait : « Prends et lis, prends et lis ! » Aussitôt il ouvrit les Actes des Apôtres et lut, au hasard : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus ! » Aussitôt les ténèbres du doute achevèrent de se dissiper en lui.
Cependant il souffrait de maux de dents si forts que, comme il le dit lui-même, il était presque tenté d’admettre l’opinion du philosophe Corneille, qui plaçait le souverain bien de l’âme dans la sagesse, et le souverain bien du corps dans l’absence de douleur. Ses maux de dents étaient, en effet, si vifs qu’il en avait perdu l’usage de la parole. Ne pouvant parler à ses amis, il leur écrivait, sur des tablettes de cire, pour leur demander de prier tous pour lui, afin que le Seigneur apaisât sa souffrance. Puis, en leur compagnie, il fléchit les genoux, pria et aussitôt fut guéri. Il demanda aussi par lettre à saint Ambroise de lui indiquer ce qu’il devait lire des Livres Saints, pour devenir plus apte à la foi chrétienne. Ambroise lui recommanda le prophète Isaïe, à cause de la façon dont s’y trouvent prophétisés l’Evangile et la vocation des gentils. Et comme Augustin, d’abord, ne comprenait point le vrai sens du livre, Ambroise lui dit de le relire plus tard, quand il serait plus exercé dans la lecture des Livres Saints.